Elle était expirante, et moi j’étais privé de la pauvre consolation de pleurer à ses côtés. Mon compagnon de prison, un moment après, vint m’apporter la dernière nouvelle. Il me recommandait d’être patient. Elle était morte!—Le lendemain matin, il revint et me trouva avec mes deux petits garçons, maintenant ma seule compagnie, qui mettaient en œuvre tous leurs innocents efforts pour me consoler. Ils me priaient de les laisser me faire la lecture et me demandaient de ne pas pleurer, parce que j’étais maintenant trop vieux pour verser des larmes. «Et ma sœur n’est-elle pas un ange maintenant, papa? s’écriait le plus âgé. Et alors, pourquoi vous chagrinez-vous pour elle? Je voudrais bien être un ange, hors de ce lieu qui me fait peur, si mon papa était avec moi. —Oui, ajoutait mon mignon le plus jeune, le ciel, où est ma sœur, est un lieu plus beau que celui-ci et où il n’y a rien que de bonnes gens, tandis que les gens d’ici sont très méchants.»
M. Jenkinson interrompit cet innocent babil en faisant remarquer que maintenant que ma fille n’était plus, je devais songer sérieusement au reste de ma famille et essayer de conserver ma propre existence, qui déclinait chaque jour par le manque des choses nécessaires et d’un air sain. Il ajouta qu’il m’incombait maintenant de sacrifier tout orgueil ou tout ressentiment personnel au bien-être de ceux qui comptaient sur moi pour vivre et que j’étais dorénavant obligé, et par la raison et par la justice, de me réconcilier avec mon seigneur.
«Le ciel soit loué! répliquai-je. Il ne me reste aucun orgueil aujourd’hui. Je haïrais mon propre cœur si j’y voyais caché de l’orgueil ou du ressentiment. Au contraire, puisque mon oppresseur a jadis été mon paroissien, j’espère un jour lui présenter une âme sans souillure devant le tribunal éternel. Non, monsieur, je n’ai pas de ressentiment maintenant, et bien qu’il m’ait pris ce que je considérais comme plus cher que tous ses trésors, bien qu’il m’ait tordu le cœur,—car je suis malade presque à en perdre le sentiment, bien malade, mon compagnon,—jamais cependant cela ne m’inspirera le désir de la vengeance. Je suis maintenant disposé à approuver ce mariage, et si cette soumission peut lui faire plaisir, qu’il sache que si je lui ai fait quelque injure, j’en ai du regret.»
M. Jenkinson prit une plume et de l’encre et écrivit ma soumission à peu près telle que je l’ai exprimée, et je la signai de mon nom. Mon fils reçut mission de porter la lettre à M. Thornhill, qui était alors à son château, à la campagne. Il y alla, et six heures après il revint avec une réponse verbale. Il avait eu quelque difficulté, dit-il, à réussir à voir son seigneur, les domestiques étant insolents et soupçonneux; mais il l’avait vu par hasard, au moment où il sortait pour quelque affaire relative aux préparatifs de son mariage qui devait avoir lieu dans trois jours. Il continua son récit en nous disant qu’il s’était avancé de la plus humble manière et avait remis la lettre, et que M. Thornhill, après l’avoir lue, avait déclaré que toute soumission venait aujourd’hui trop tard et était inutile, qu’il avait appris notre démarche auprès de son oncle, laquelle avait trouvé le mépris qu’elle méritait, et que, quant au reste, toute demande, à l’avenir, devait être adressée à son avoué et non à lui. Il fit remarquer, toutefois, que, comme il avait une très bonne opinion de la discrétion des deux jeunes demoiselles, elles auraient été sans doute les intercesseurs les mieux agréés.
«Eh bien! monsieur, dis-je à mon compagnon de prison, vous découvrez maintenant le caractère de l’homme qui m’opprime. Il sait être à la fois facétieux et cruel. Mais qu’il me traite comme il voudra, je serai bientôt libre, en dépit de tous ses verrous pour me retenir. Je me dirige vers un séjour qui paraît plus brillant à mesure que je m’en approche. Cette attente me relève dans mes afflictions, et si je laisse derrière moi une famille d’orphelins sans appui, peut-être se trouvera-t-il quelque ami qui les aidera pour l’amour de leur pauvre père, et quelques-uns les soulageront aussi peut-être pour l’amour de leur père qui est au ciel.»
Comme je parlais, ma femme, que je n’avais pas encore vue de la journée, apparut, l’air terrifié, faisant des efforts pour parler sans pouvoir y parvenir. «Pourquoi, mon amour, m’écriai-je, pourquoi vouloir ainsi accroître mon affliction par la vôtre? Eh quoi! si nulle soumission ne peut ramener notre rigoureux maître, s’il m’a condamné à périr en ce lieu de misère, et si nous avons perdu une enfant bien-aimée, vous trouverez encore de la consolation dans vos autres enfants lorsque je ne serai plus.—En effet, reprit-elle, nous avons perdu une enfant bien-aimée. Ma Sophia, ma plus chérie, est partie, arrachée de nos bras, enlevée par des ruffians!
—Comment, madame! s’écria mon compagnon de prison, miss Sophia enlevée par des scélérats! C’est impossible, en vérité.»
Elle ne put répondre que par un regard fixe et un flot de larmes. Mais la femme d’un des prisonniers, qui était présente et qui était entrée avec elle, nous fit un récit plus clair: elle nous apprit que, pendant que ma femme, ma fille et elle se promenaient ensemble sur la grande route à une petite distance du village, une chaise de poste attelée de deux chevaux était arrivée près d’eux et s’était aussitôt arrêtée. Alors, un homme bien vêtu, mais qui n’était pas M. Thornhill, en était descendu, avait saisi ma fille par la taille, et, la poussant de force dans la voiture, avait ordonné an postillon de rouler, de sorte qu’ils avaient été hors de vue en un moment.
«Maintenant, m’écriai-je, la mesure de mes infortunes est comble, et il n’est au pouvoir de rien sur terre de me frapper d’un autre coup. Quoi! pas une de laissée! Ne pas m’en laisser une! Le monstre! Je portais cette enfant dans mon cœur! Elle avait la beauté d’un ange et presque la sagesse d’un ange aussi! Mais soutenez cette pauvre femme; ne la laissez pas tomber... Ne pas m’en laisser une!
—Hélas! mon mari, dit ma femme, vous paraissez avoir besoin d’appui plus encore que moi. Nos malheurs sont grands; mais je saurais supporter celui-ci et d’autres encore, si seulement je vous voyais tranquille. Ils peuvent me prendre mes enfants, et le monde tout entier, si seulement ils me laissent mon mari!»