Mon fils, qui était là, s’efforça de modérer notre chagrin; il nous suppliait de prendre courage, car il espérait que nous pouvions encore avoir lieu d’être reconnaissants ici-bas. «Mon fils, m’écriai-je, regardez le monde autour de vous, et voyez s’il y a aucun bonheur de reste pour moi maintenant. Tout rayon de consolation n’est-il pas éteint pour nous? Ce n’est plus qu’au delà du tombeau que peuvent briller nos espérances!—Mon cher père, répondit-il, j’espère qu’il y a encore quelque chose qui vous donnera une minute de satisfaction, car j’ai une lettre de mon frère George.—Quoi de nouveau pour lui, enfant? interrompis-je. Connaît-il notre misère? J’espère qu’on a épargné à mon garçon jusqu’à la plus petite part de tout ce que souffre sa misérable famille!—Oui, monsieur, reprit-il. Il est parfaitement gai, content et heureux. Sa lettre n’apporte rien que de bonnes nouvelles; il est le favori de son colonel, qui promet de lui faire avoir la première lieutenance qui deviendra vacante!

«Et êtes-vous sûr de tout cela? s’écria ma femme. Êtes-vous sûr que rien de mal n’est arrivé à mon garçon?—Rien du tout, en vérité, madame, répondit mon fils; vous verrez la lettre, qui vous fera le plus grand plaisir; et si quelque chose peut vous procurer de la consolation, je suis sûr que cela le fera.—Mais êtes-vous sûr, insista-t-elle encore, que la lettre est bien de lui, et qu’il est réellement si heureux?—Oui, madame, répliqua-t-il, elle est certainement de lui, et il sera un jour l’honneur et le soutien de notre famille.—Alors je remercie la Providence, cria-t-elle, de ce que ma dernière lettre n’ait pas été à son adresse. Oui, mon ami, continua-t-elle en se tournant vers moi, je confesserai maintenant que, si la main du ciel s’est douloureusement appesantie sur nous en d’autres circonstances, elle nous a été cette fois favorable. Par la dernière lettre que j’ai écrite à mon fils, lettre écrite dans l’amertume de la colère, je lui demandais, au prix de la bénédiction de sa mère et s’il avait le cœur d’un homme, de faire en sorte que justice fût faite à son père et à sa sœur, et de venger notre cause. Mais grâces soient rendues à celui qui dirige toutes choses! elle n’est pas parvenue à son adresse, et je suis en repos.—Femme, m’écriai-je, tu as agi très mal, et en un autre temps mes reproches auraient pu être plus sévères. Oh! à quel effroyable abîme tu as échappé, un abîme qui vous aurait engloutis tous les deux, toi et lui, dans une ruine sans fin. La Providence, en vérité, a été ici plus bienfaisante pour nous que nous ne le sommes pour nous-mêmes. Elle a conservé ce fils pour être le père et le protecteur de nos enfants, quand je serai parti. Que je me plaignais injustement d’être dépouillé de toute consolation, puisque j’apprends qu’il est heureux et ignorant de nos peines! Qu’il reste toujours comme en réserve pour soutenir sa mère dans son veuvage et pour protéger ses frères et ses sœurs! Mais quelles sœurs a-t-il qui lui restent? Il n’a plus de sœurs maintenant; elles sont toutes parties; on me les a dérobées, et c’en est fait de moi.—Père, interrompit mon fils, je vous prie de me permettre de lire cette lettre; je sais qu’elle vous fera plaisir.» Et, ayant reçu ma permission, il lut ce qui suit:

«Honoré Monsieur,

«J’ai distrait mon imagination pour quelques instants des plaisirs qui m’entourent pour les fixer sur des objets plus plaisants encore, le cher petit foyer domestique. Mon esprit se représente ce groupe innocent écoutant avec grande attention chacune de ces lignes. C’est avec délices que je vois ces visages qui n’ont jamais senti la main flétrissante de l’ambition ou de la misère! Mais quel que soit votre bonheur à la maison, je suis sûr qu’il sera encore accru quand vous apprendrez que je suis parfaitement content de ma position, et de toute manière heureux ici.

«Notre régiment a reçu contre-ordre et ne doit pas quitter le royaume; le colonel, qui fait profession d’être mon ami, me mène avec lui dans toutes les maisons où il a des relations, et, après ma première visite, je me trouve généralement reçu avec un redoublement d’égards quand je la renouvelle. J’ai dansé la nuit dernière avec lady G***, et si j’étais capable d’oublier vous savez qui, je pourrais peut-être réussir. Mais c’est ma destinée de me rappeler toujours les autres, tandis que je suis moi-même oublié de la plupart de mes amis absents, et dans ce nombre je crains, monsieur, de devoir vous placer; car j’ai longtemps attendu le plaisir d’une lettre de la maison, mais inutilement. Olivia et Sophia avaient aussi promis de m’écrire, mais elles semblent m’avoir oublié. Dites-leur qu’elles sont deux franches petites friponnes, et que je suis en ce moment dans la plus violente colère contre elles; et cependant, je ne sais comment, bien que je veuille tempêter un peu, mon cœur ne répond qu’à de plus tendres émotions. Dites-leur donc, monsieur, qu’après tout je les aime de grande affection, et soyez assuré que je reste toujours

«Votre fils soumis.»

«Dans toutes nos misères, m’écriai-je, quelles grâces n’avons-nous pas à rendre de ce qu’un membre de notre famille soit exempt, du moins, de ce que nous souffrons! Que le ciel soit son gardien, et qu’il conserve ainsi mon garçon heureux pour être le soutien de sa mère veuve et le père de ces deux petits, qui font tout le patrimoine que j’aie maintenant à lui léguer! Puisse-t-il préserver leur innocence des tentations du besoin, et être leur guide dans les sentiers de l’honneur!»

J’avais à peine dit ces mots qu’un bruit qui ressemblait à du tumulte parut venir de la prison au-dessous. Il s’éteignit bientôt après, et l’on entendit un cliquetis de fers le long du corridor qui conduisait à ma chambre. Le gardien de la prison entra, tenant un homme tout sanglant, blessé et chargé des plus lourdes chaînes. Je tournai des regards compatissants sur le misérable à mesure qu’il approchait; mais ils se changèrent en regards d’horreur lorsque je vis que c’était mon propre fils. «Mon George! mon George! Est-ce toi que je vois ainsi? Blessé! enchaîné! Est-ce là ton bonheur? Est-ce là l’état dans lequel vous me revenez? Oh! puisse cette vue briser ici mon cœur et me faire mourir!—Où est votre force d’âme, monsieur? répondit mon fils d’une voix intrépide. Je dois souffrir; ma vie est condamnée, qu’ils la prennent donc!»