J’essayai de contenir mon émotion pendant quelques minutes en silence, mais je pensai mourir de l’effort. «O mon garçon, mon cœur pleure de te voir ainsi, et je ne peux pas, je ne peux pas l’empêcher. Dans le moment où je te croyais heureux et où je priais pour ta préservation, te revoir ainsi! Enchaîné! blessé! Et encore la mort des jeunes est un bonheur. Mais moi, je suis vieux, un vieil homme tout à fait, et j’ai dû vivre pour voir un tel jour! Voir mes enfants tomber tous avant le temps autour de moi, pendant que je reste, survivant misérable, au milieu des ruines! Puissent toutes les malédictions qui ont jamais écrasé une âme s’abattre lourdes sur le meurtrier de mes enfants! Puisse-t-il vivre comme moi, pour voir!...
—Arrête, père, reprit mon fils, ou je rougirais pour toi! Comment, monsieur, oublieux de votre âge, de votre mission sacrée, pouvez-vous ainsi vous arroger la justice du ciel, et lancer en haut ces malédictions qui ne tarderont pas à redescendre sur votre tête grise, pour l’écraser et la détruire! Non, monsieur; que ce soit votre souci maintenant de me préparer à la mort infamante que je dois bientôt souffrir, de m’armer d’espérance et de résolution, et de me donner la force de boire cette amertume qui doit bientôt être mon partage.
—Mon enfant, vous ne devez pas mourir. Je suis sûr qu’aucune faute de ta part ne peut mériter un si affreux châtiment. Jamais mon George n’a pu être coupable d’un crime tel que ses aïeux aient honte de lui.
—Mon crime, monsieur, répondit mon fils, est, je le crains, un crime impardonnable. Quand j’ai reçu de la maison la lettre de ma mère, je suis venu sur-le-champ, résolu à punir le larron de notre honneur, et je lui envoyai l’ordre de me rencontrer sur le terrain; au lieu d’y répondre en personne, il dépêcha quatre de ses domestiques pour se saisir de moi. Je dus blesser mortellement, je le crains, le premier qui m’attaqua; mais les autres me firent prisonnier. Le lâche est décidé à mettre la loi à exécution contre moi; les preuves sont indéniables: j’ai envoyé un cartel, et comme j’ai le premier transgressé le statut, je ne vois pas d’espoir de pardon. Mais vous m’avez souvent charmé par vos leçons sur la force d’âme; faites maintenant, monsieur, que je les retrouve dans l’exemple que vous me donnerez.
—Et aussi les retrouverez-vous, mon fils. Je suis maintenant élevé au-dessus de ce monde et de toutes les joies qu’il peut donner. De ce moment, j’arrache de mon cœur tous les liens qui le retenaient à la terre, et je me mets en mesure de nous préparer l’un et l’autre pour l’éternité. Oui, mon fils, je montrerai la voie, et mon âme guidera la vôtre dans le voyage, car nous prendrons notre essor ensemble. Je vois maintenant et je suis convaincu que vous ne pouvez attendre aucun pardon ici-bas, et je ne peux que vous exhorter à le chercher à ce plus grand des tribunaux où nous aurons bientôt tous les deux à répondre. Mais ne soyons pas avare dans notre exhortation; que tous nos compagnons de prison en aient leur part. Bon geôlier, qu’il leur soit permis de se tenir ici pendant que je vais essayer de les rendre meilleurs.» En disant ces mots, je fis un effort pour me lever de mon lit de paille, mais la force me manqua et je ne pus que m’appuyer contre le mur. Les prisonniers s’assemblèrent suivant mon invitation, car ils aimaient à entendre mes conseils. Mon fils et sa mère me soutenaient de chaque côté; je regardai et vis qu’il ne manquait personne. Alors je leur adressai l’exhortation qui suit.