«Telles sont donc les consolations que les misérables ont spécialement pour eux, et par lesquelles ils sont au-dessus du reste du genre humain; à d’autres égards, ils sont au-dessous. Ceux qui veulent connaître les misères des pauvres doivent voir leur vie et la supporter. Déclamer sur les avantages matériels dont ils jouissent, c’est simplement répéter ce que personne ne croit ni ne pratique. Les hommes qui ont les choses nécessaires à l’existence ne sont pas pauvres, et ceux à qui elles manquent ne peuvent pas ne pas être misérables. Oui, mes amis, nous ne pouvons pas ne pas être misérables, il n’est point de vains efforts de l’imagination qui puissent calmer les besoins de la nature, changer en un air élastique et doux les humides vapeurs d’une prison, ou apaiser les sanglots d’un cœur brisé. Que, de sa couche moelleuse, le philosophe nous dise que nous pouvons résister à tout cela! Hélas! l’effort par lequel nous y résistons est encore la souffrance la plus grande. La mort est peu de chose, et tout homme peut la supporter; mais les tourments sont épouvantables, et c’est là ce que nul ne sait endurer.
Pour nous, donc, mes amis, les promesses de bonheur dans le ciel devraient nous être particulièrement chères; car si notre récompense n’est que dans cette vie seulement, alors nous sommes vraiment de tous les hommes les plus misérables. Lorsque je regarde autour de moi ces sombres murailles faites pour nous terrifier aussi bien que pour nous enfermer, cette lumière qui ne sert qu’à montrer les horreurs du lieu, ces fers que la tyrannie a imposés et que le crime a rendus nécessaires; lorsque j’examine ces visages émaciés et que j’entends ces gémissements, ô mes amis, quel glorieux troc le ciel ne serait-il pas pour tout cela! S’envoler à travers des régions illimitées comme l’air, se chauffer au soleil de l’éternelle béatitude, chanter et chanter encore des hymnes de louanges sans fin, n’avoir point de maître pour nous menacer ou nous outrager, mais la face même de la suprême Bonté pour toujours devant les yeux! Quand je songe à ces choses, la mort devient la messagère des plus joyeuses nouvelles; quand je songe à ces choses, sa flèche la plus aiguë devient le bâton où je m’appuie; quand je songe à ces choses, quoi dans la vie qui vaille qu’on le possède? quand je songe à ces choses, quoi qui ne mérite d’être dédaigneusement rejeté? Les rois, dans leurs palais, devraient soupirer après de tels avantages; mais nous, humiliés comme nous le sommes, nous devrions nous élancer ardemment vers eux.
«Et toutes ces choses sont-elles pour être à nous? A nous elles seront à coup sûr, si seulement nous voulons essayer de les atteindre; et, ce qui est un encouragement, bien des tentations nous sont interdites qui retarderaient notre poursuite. Essayons seulement de les atteindre, et elles seront certainement à nous; et, ce qui est encore un encouragement, elles le seront même bientôt, car si nous jetons un regard en arrière sur la vie passée, elle ne paraît que comme un bien court intervalle; quoi que nous pensions du reste de la vie, on la trouvera de moindre durée encore. A mesure que nous devenons plus vieux, les jours semblent devenir plus courts, et notre intimité avec le temps amoindrit toujours le sentiment que nous avons de son passage. Prenons donc courage maintenant, car bientôt nous serons au bout de notre voyage; nous déposerons bientôt le lourd fardeau dont le ciel nous a chargés. Si la mort, seule amie des misérables, se rit quelque temps du voyageur fatigué en se faisant voir à lui et en fuyant à ses yeux comme l’horizon, le temps n’en viendra pas moins, certainement et promptement, où les grands superbes du monde ne nous fouleront plus contre terre sous leurs pieds, où nous penserons avec plaisir à nos souffrances ici-bas, où nous serons entourés de tous nos amis et de ceux qui ont mérité notre amitié, où notre béatitude sera ineffable et, pour couronner tout, sans fin.»
Chapitre XXX
Un avenir meilleur commence à paraître.—Restons inébranlables, et la fortune à la fin changera en notre faveur.