LORSQUE j’eus ainsi terminé et que mon auditoire se fut retiré, mon geôlier, qui était un des plus humains de sa profession, tout en exprimant l’espoir que je ne serais pas mécontent, car ce qu’il faisait n’était que son devoir, déclara qu’il devait absolument transférer mon fils dans une cellule plus sûre; mais il aurait la permission de venir me voir tous les matins. Je le remerciai de sa clémence, et, serrant la main de mon garçon, je lui dis adieu, en lui recommandant de se souvenir du grand devoir qu’il avait devant lui.

Je me recouchai, et un de mes petits garçons était à mon chevet, en train de lire, lorsque M. Jenkinson entra m’informer qu’on avait des nouvelles de ma fille; une personne l’avait vue il y avait environ deux heures en compagnie d’un gentleman étranger; ils s’étaient arrêtés à un village voisin pour se rafraîchir, et ils semblaient revenir vers la ville. Il m’avait à peine communiqué cette nouvelle, que le geôlier survint avec un air d’empressement et de plaisir, et m’apprit que ma fille était retrouvée. Moïse entra en courant un moment après, criant que sa sœur Sophia était en bas et montait avec notre vieil ami M. Burchell.

Au moment où il racontait sa nouvelle, ma bien-aimée fille entra, et, l’air presque égaré par la joie, accourut m’embrasser dans un transport d’affection. Sa mère, de son côté, témoignait de son bonheur par ses larmes et son silence. «Voici, papa, s’écria ma charmante enfant, voici l’homme courageux à qui je dois ma délivrance; c’est à l’intrépidité de ce gentleman que je suis redevable de mon bonheur et de ma sûreté.» Un baiser de M. Burchell, dont le plaisir semblait encore plus grand que le sien, interrompit ce qu’elle allait ajouter.

«Ah! monsieur Burchell, m’écriai-je, c’est dans une misérable demeure que vous nous trouvez aujourd’hui, et nous voilà maintenant bien différents de ce que vous nous avez vus la dernière fois. Vous avez toujours été notre ami; nous avons découvert depuis longtemps nos erreurs à votre égard, et nous nous sommes repentis de notre injustice. Après l’indigne traitement que vous avez reçu de moi, j’ai presque honte de vous regarder en face. Cependant j’espère que vous me pardonnerez, car j’ai été trompé par un misérable, vil et sans générosité, qui, sous le masque de l’amitié, m’a déshonoré.

—Il est impossible, répondit M. Burchell, que je vous pardonne, car vous n’avez jamais mérité mon ressentiment. J’ai vu en partie votre illusion à l’époque, et comme il était hors de mon pouvoir de l’arrêter, je n’ai pu qu’en prendre pitié.

«J’ai toujours pensé que vous aviez un noble esprit; aujourd’hui, je vois qu’il en est ainsi réellement. Mais dis-moi, chère enfant, comment as-tu été secourue, et qui étaient les ruffians qui t’enlevaient?

—En vérité, monsieur, répondit-elle, quant au scélérat qui m’enlevait, je ne le connais pas encore. Car, pendant que nous nous promenions, maman et moi, il arriva derrière nous, et avant que j’eusse eu le temps de crier au secours, il me poussa de force dans la chaise de poste, et en un instant les chevaux partirent. Je rencontrai plusieurs personnes sur la route, à qui je criai pour demander assistance; mais elles n’écoutèrent pas mes supplications. En même temps, le coquin usait de tous les moyens pour m’empêcher de crier: il flattait et menaçait tour à tour, il jurait que, si je gardais le silence, il n’avait aucune mauvaise intention. Cependant j’avais déchiré le store qu’il avait baissé, et voilà que j’aperçois à quelque distance votre vieil ami, M. Burchell, marchant comme à l’ordinaire de son pas rapide, avec le grand bâton à propos duquel nous nous moquions tant de lui. Dès que nous fûmes à portée de son oreille, je l’appelai par son nom et invoquai son aide. Je répétai mon cri plusieurs fois, et alors, d’une voix très haute, il ordonna au postillon d’arrêter; mais le garçon n’y prit pas garde et continua d’aller plus vite encore. Je pensais que M. Burchell ne pourrait jamais nous rattraper, quand, en moins d’une minute, je le vis arriver en courant à côté des chevaux et d’un seul coup renverser le postillon à terre. Lorsqu’il fut tombé, les chevaux s’arrêtèrent bientôt d’eux-mêmes, et le ruffian, descendant de voiture avec des jurons et des menaces, tira son épée et lui ordonna de se retirer s’il ne voulait jouer sa vie; mais M. Burchell s’élança, brisa l’épée en morceaux et le poursuivit pendant près d’un quart de mille; il parvint pourtant à s’échapper. J’étais alors descendue moi-même, prête à aider mon libérateur; mais il revint bientôt triomphant vers moi. Le postillon, qui avait repris ses sens, était sur le point de se sauver aussi; mais M. Burchell lui ordonna d’une façon menaçante de remonter et de retourner à la ville. Voyant qu’il était impossible de résister, il obéit à contre-cœur, bien que la blessure qu’il avait reçue semblât être, à moi, du moins, dangereuse. Pendant le retour, il se plaignait constamment, tant qu’à la fin il excita la compassion de M. Burchell, qui, à ma prière, le changea pour un autre à une auberge, où nous nous arrêtâmes dans le trajet.

—Sois donc la bienvenue, mon enfant, m’écriai-je, et toi, son vaillant libérateur, le bienvenu mille fois. Bien que nous n’ayons qu’une table misérable, nos cœurs sont prêts à vous recevoir. Et maintenant, monsieur Burchell, puisque vous avez sauvé ma fille, si vous pensez que c’est une récompense, elle est à vous; si vous pouvez descendre jusqu’à une alliance avec une famille aussi pauvre que la mienne, prenez-la, obtenez son consentement, car je sais que vous avez son cœur, et vous avez aussi le mien. Et laissez-moi vous dire, monsieur, que ce n’est pas un petit trésor que je vous donne. On a vanté sa beauté, il est vrai, mais ce n’est pas ce que je veux dire; je vous donne un trésor, qui est son cœur.

—Mais je suppose, s’écria M. Burchell, que vous êtes au courant de ma situation et de l’incapacité où je suis de lui faire l’existence qu’elle mérite?

—Si votre objection présente, répliquai-je, est faite pour éluder mon offre, je la retire; mais je ne connais aucun homme aussi digne de mériter ma fille que vous; si je pouvais la donner à mille et que mille me la demandassent, mon honnête et brave Burchell serait encore le choix de mon cœur.»