A tout ceci son silence seul sembla donner un refus mortifiant, et, sans la moindre réponse à mon offre, il demanda s’il ne pourrait avoir des rafraîchissements de l’auberge voisine. On lui répondit affirmativement; il ordonna alors d’envoyer le meilleur dîner qui pourrait se faire en peu de temps. Il commanda aussi une douzaine de bouteilles du meilleur vin et quelques cordiaux pour moi, ajoutant avec un sourire qu’il voulait se lancer un peu pour une fois; et, quoique dans une prison, il affirmait qu’il n’avait jamais été mieux disposé à la gaieté. Le garçon fit bientôt son apparition avec les préparatifs du dîner; le geôlier, qui se montrait d’une remarquable assiduité, nous prêta une table; le vin fut disposé en ordre, et l’on apporta deux plats très bien préparés.

Ma fille n’avait pas encore appris la triste position de son frère, et nous étions tous désireux de ne pas gâter son plaisir par ce récit. Mais c’était en vain que je m’efforçais de paraître joyeux; la situation de mon infortuné fils me revenait toujours au milieu de tous mes efforts pour me contraindre; de sorte qu’à la fin je fus obligé de troubler notre réjouissance en racontant ses malheurs et en témoignant le désir qu’on lui permît de partager avec nous ce court moment de satisfaction. Lorsque mes convives se furent remis de la consternation produite par mes paroles, je demandai aussi qu’on admît mon compagnon de prison, M. Jenkinson, et le geôlier accorda ma requête avec un air de soumission inaccoutumé. Le cliquetis des fers de mon fils ne se fit pas plus tôt entendre le long du corridor, que sa sœur courut impatiemment à sa rencontre: pendant ce temps, M. Burchell me demandait si le nom de mon fils était George; je répondis affirmativement, et il continua à garder le silence. Dès que mon garçon entra dans la chambre, je m’aperçus qu’il regardait M. Burchell avec un air d’étonnement et de respect. «Allons! mon fils, m’écriai-je; quoique nous soyons tombés bien bas, il a cependant plu à la Providence d’accorder quelque relâche à nos douleurs. Ta sœur nous est rendue, et voici son libérateur; c’est à cet homme courageux que je dois d’avoir encore une fille. Donne-lui, mon garçon, la main de l’amitié; il mérite notre plus chaude reconnaissance.»

Mon fils, pendant tout ce temps, semblait ne pas prendre garde à ce que je disais et restait immobile à une distance respectueuse. «Mon frère chéri, s’écria sa sœur, pourquoi ne remerciez-vous pas mon bon libérateur? Les braves doivent s’aimer les uns les autres.»

Il continuait à rester dans le silence et l’étonnement; enfin notre hôte, s’apercevant qu’il était reconnu, donna à son visage toute sa dignité naturelle et pria mon fils d’avancer. Jamais je n’avais rien vu encore de si vraiment majestueux que l’air qu’il prit en cette occasion. Le plus grand spectacle de l’univers, dit certain philosophe, est celui d’un homme juste luttant contre l’adversité; il y en a pourtant un plus grand encore, c’est celui de l’homme juste qui vient à l’adversité pour la soulager. Lorsqu’il eut regardé quelque temps mon fils d’un air imposant: «Je vois encore, dit-il, enfant étourdi, que le même crime....» Mais il fut interrompu par un des aides du geôlier qui venait nous informer qu’une personne de distinction, arrivée en ville avec un équipage et plusieurs serviteurs, envoyait ses respects au gentleman qui était avec nous, et demandait à savoir à quel moment il jugerait bon d’admettre sa visite. «Dites à cet homme, s’écria notre hôte, d’attendre que j’aie le loisir de le recevoir.» Puis, se tournant vers mon fils: «Je vois encore, monsieur, reprit-il, que vous êtes coupable de la même faute pour laquelle vous avez jadis eu mon blâme, et pour laquelle la loi prépare maintenant ses plus justes châtiments. Vous vous imaginez peut-être que le mépris de votre propre vie vous donne le droit de prendre celle d’un autre; mais où est, monsieur, la différence entre un duelliste qui hasarde une vie sans valeur et le meurtrier qui agit avec une sécurité plus grande? Y a-t-il diminution dans la fraude du joueur, lorsqu’il allègue qu’il avait déposé son enjeu?

—Hélas! monsieur, m’écriai-je, qui que vous soyez, plaignez la pauvre créature égarée; car ce qu’il a fait, il l’a fait pour obéir à une mère abusée, qui, dans l’amertume de son ressentiment, le mettait en demeure, au prix de sa bénédiction, de venger sa cause. Voici, monsieur, la lettre qui servira à vous convaincre de l’imprudence de la mère et à atténuer le crime du fils.»

Il prit la lettre et la parcourut rapidement. «Ceci, reprit-il, bien que ce ne soit pas une complète excuse, amoindrit tellement sa faute que je suis disposé à lui pardonner. Et maintenant, monsieur, continua-t-il en prenant amicalement mon fils par la main, je vois que vous êtes surpris de me trouver ici; mais j’ai souvent visité des prisons en des occasions moins intéressantes. Je suis venu pour voir justice rendue à un digne homme pour qui j’ai la plus sincère estime. Je suis depuis longtemps le spectateur déguisé de la bonté de votre père. J’ai, dans sa petite demeure, joui d’un respect que ne souillait point la flatterie, et j’y ai reçu dans l’aimable simplicité de son foyer domestique le bonheur que les cours ne sauraient donner. Mon neveu a été informé de mon intention de venir ici, et je vois qu’il est arrivé. Ce serait faire tort à lui et à vous que de le condamner sans examen. S’il y a offense, il doit y avoir réparation; et, je puis le dire sans me vanter, personne n’a jamais taxé d’injustice sir William Thornhill.»

Nous découvrions maintenant que le personnage que nous avions si longtemps reçu comme un compagnon amusant et sans conséquence n’était autre que le célèbre sir William Thornhill, dont personne, pour ainsi dire, n’ignorait les vertus et les singularités. Le pauvre M. Burchell était en réalité un homme de grande fortune et de puissant crédit, que les assemblées politiques écoutaient et applaudissaient, et dont la parole avait la confiance des partis; un homme qui était l’ami de son pays, mais en restant fidèle à son roi. Ma pauvre femme, se rappelant son ancienne familiarité, paraissait trembler de confusion; mais Sophia, qui, quelques moments auparavant, le croyait à elle, voyant maintenant la distance immense où le mettait sa fortune, était incapable de cacher ses larmes.

«Ah! monsieur, s’écria ma femme, avec un visage consterné, comment sera-t-il possible que j’aie jamais votre pardon? Le manque d’égards que je vous ai témoigné la dernière fois que j’ai eu l’honneur de vous voir dans notre maison, et les plaisanteries que j’ai audacieusement lancées, ces plaisanteries, monsieur, je le crains, ne pourront jamais m’être pardonnées.