—Et c’est là, mademoiselle, s’écria son réel amant, c’est là vraiment tout ce que vous avez jamais eu à donner; tout, du moins, ce que j’ai jamais jugé digne d’être pris. Et je proteste aujourd’hui, mon Arabella, par tout ce qui est heureux au monde, que votre manque de fortune en ce moment accroît mon plaisir, puisqu’il sert à convaincre ma douce enfant de ma sincérité.»

M. Wilmot entrait à ce moment; il ne parut pas peu satisfait de ce que sa fille eût échappé à un tel danger, et il consentit volontiers à rompre le mariage. Mais quand il apprit que la fortune qu’une obligation assurait à M. Thornhill ne serait pas rendue, rien ne put surpasser son désappointement. Il voyait maintenant qu’il fallait que tout son argent allât enrichir quelqu’un qui n’avait pas de fortune à lui. Il pouvait se faire à l’idée qu’il fût une canaille; mais perdre l’équivalent de la fortune de sa fille, c’était un calice d’absinthe. Il resta quelques minutes absorbé dans les calculs les plus pénibles, lorsqu’enfin sir William essaya de diminuer son angoisse. «Je dois confesser, monsieur, s’écria-t-il, que votre désappointement actuel ne me déplaît pas tout à fait. Votre passion immodérée pour la richesse est aujourd’hui punie justement. Mais si cette jeune fille ne peut pas être riche, elle a encore une aisance suffisante pour satisfaire. Vous voyez ici un honnête jeune soldat qui est disposé à la prendre sans fortune; ils s’aiment depuis longtemps tous les deux, et, par l’amitié que je porte à son père, je ne manquerai pas de m’intéresser à son avancement. Laissez donc cette ambition qui vous déçoit, et acceptez une fois ce bonheur qui vous prie de le recevoir.

—Sir William, répliqua le vieux gentleman, soyez sûr que je n’ai jamais encore forcé ses inclinations, et que je ne le ferai pas maintenant. Si elle aime toujours ce jeune gentleman, qu’elle l’épouse; j’y consens de tout mon cœur. Il y a encore, grâce au ciel, un peu de fortune de reste, et votre promesse y ajoute quelque chose. Que seulement mon vieil ami ici présent (c’était moi qu’il voulait dire) me donne promesse de mettre 6,000 livres sterling sur la tête de ma fille s’il rentre jamais en possession de sa fortune, et je suis prêt ce soir même à les punir le premier.»

Comme il ne dépendait plus que de moi de rendre le jeune couple heureux, je m’empressai de donner promesse de faire la constitution de rente qu’il désirait, ce qui, pour quelqu’un qui avait aussi peu d’espérance que moi, n’était pas une grande faveur. Nous eûmes alors la satisfaction de les voir voler dans les bras l’un de l’autre avec transport. «Après toutes mes infortunes, criait mon fils George, être ainsi récompensé! Sûrement, c’est plus que je n’aurais jamais osé espérer. Être en possession de tout ce qui est bon, après un si long temps de douleur! Mes souhaits les plus ardents n’auraient jamais pu s’élever si haut!

—Oui, mon George, répondait son aimable fiancée; que le misérable prenne maintenant toute ma fortune. Puisque vous êtes heureux sans elle, je le suis aussi. Oh! quel échange ai-je fait, du plus vil des hommes pour le plus cher, pour meilleur! Qu’il jouisse de notre fortune, je puis maintenant être heureuse même dans la pauvreté. —Et je vous promets, s’écria le squire avec une méchante grimace, que, moi, je serai très heureux avec ce que vous méprisez.—Arrêtez, arrêtez, monsieur! s’écria Jenkinson. Il y a deux mots à dire sur ce marché. Pour ce qui est de la fortune de cette demoiselle, monsieur, vous n’en toucherez jamais le moindre sou. Je le demande à Votre Honneur, continua-t-il en s’adressant à sir William, est-ce que le squire peut avoir la fortune de cette demoiselle s’il est marié à une autre?—Comment pouvez-vous faire une question si simple? répliqua le baronnet. Non, sans doute, il ne le peut.—J’en suis fâché, s’écria Jenkinson; car comme ce gentleman et moi nous sommes de vieux compagnons de plaisirs, j’ai de l’amitié pour lui. Mais je dois déclarer, quelque amour que je lui porte, que son contrat ne vaut pas un bourre-pipe, car il est marié déjà.—Vous mentez comme une canaille, riposta le squire qui parut irrité de l’insulte. Je n’ai jamais été légalement marié à personne.

—Vraiment si, j’en demande pardon à Votre Honneur, répliqua l’autre; vous l’avez été; et j’espère que vous vous montrerez reconnaissant comme il convient de l’amitié de votre honnête ami Jenkinson, qui vous amène une femme. Si la compagnie suspend sa curiosité pendant quelques minutes, elle va la voir.» Ce disant, il sortit avec son activité ordinaire et nous laissa tous incapables de faire aucune conjecture vraisemblable sur son dessein. «Eh! qu’il aille! s’écria le squire. Quoi que j’aie pu faire autrement, je le mets au défi là-dessus. Je suis trop vieux aujourd’hui pour qu’on m’effraye par des farces.

—Je suis surpris, dit le baronnet, de ce que le gaillard peut bien vouloir faire ici. Quelque grossière plaisanterie, je suppose!—Peut-être a-t-il, monsieur, une intention plus sérieuse, répliquai-je. Car lorsque je réfléchis aux divers stratagèmes que ce gentleman a inventés pour séduire l’innocence, je pense qu’il a pu se trouver une personne plus artificieuse que les autres, capable de le tromper à son tour. Lorsqu’on considère le nombre de celles qu’il a perdues, combien de parents ressentent avec angoisses aujourd’hui l’infamie et le malheur qu’il a apportés dans leur famille! Je ne serais pas surpris si quelqu’une de ses victimes... Stupéfaction! Est-ce ma fille perdue que je vois? Est-ce elle que je tiens? C’est elle, c’est elle, ma vie, mon bonheur! Je te croyais perdue, mon Olivia, et cependant je te tiens là, et tu vivras pour ma bénédiction!»

Les plus chaleureux transports du plus tendre amant ne sont pas plus grands que ne le furent les miens, lorsque je le vis faire entrer mon enfant, lorsque je tins dans mes bras ma fille, dont le silence exprimait seul le ravissement.