«Et tu m’es donc rendue, ma chérie, m’écriai-je, pour être ma consolation dans la vieillesse?—Oui, elle est bien cela, s’écria Jenkinson; et faites grand cas d’elle, car elle est votre honorable enfant, une femme aussi honnête qu’aucune ici dans toute la salle, qui que ce soit. Et quant à vous, squire, aussi sûr que vous êtes ici debout, cette jeune personne est votre femme en légitime mariage. Et pour vous convaincre que je ne dis rien que la vérité, voici la licence en vertu de laquelle vous avez été mariés ensemble.» En disant cela, il mit la licence entre les mains du baronnet, qui la lut et la trouva parfaitement et de tout point régulière. «Et maintenant, messieurs, reprit-il, je vois que tout ceci vous surprend; mais quelques mots expliqueront la difficulté. Ce glorieux squire-là, pour lequel j’ai une grande amitié,—mais ceci entre nous,—m’a souvent employé à faire différentes petites choses pour lui. Entre autres, il m’avait donné commission de lui procurer une fausse licence et un faux prêtre, dans le but de tromper cette jeune dame. Mais comme j’étais tout à fait son ami, qu’ai-je fait? Je suis allé prendre une vraie licence et un vrai prêtre, et je les ai mariés tous deux aussi solidement qu’une soutane pouvait le faire. Peut-être penserez-vous que c’est la générosité qui me fit faire tout cela. Eh bien! non. A ma honte je le confesse, mon seul dessein était de garder la licence et de faire savoir au squire que je pouvais prouver la chose contre lui quand je le jugerais convenable, et de l’amener ainsi à composition chaque fois que j’aurais besoin d’argent.» Un bruyant éclat de plaisir sembla alors remplir toute la chambre; notre joie arriva jusqu’à la salle commune, où les prisonniers eux-mêmes sympathisèrent

Et secouèrent leurs chaînes
Avec transport et dans une sauvage harmonie.

Le bonheur était répandu sur tous les visages et les joues d’Olivia même semblaient briller de plaisir. Être ainsi rendue à la réputation, à ses amis et à la fortune du même coup, c’était un ravissement suffisant pour arrêter les progrès de la maladie et lui rendre sa santé et sa vivacité d’autrefois. Mais peut-être parmi nous tous n’y en avait-il pas un qui sentît un plaisir plus sincère que moi. Tenant toujours dans mes bras l’enfant chèrement aimée, je demandais à mon cœur si ces transports n’étaient pas une illusion. «Comment avez-vous pu, m’écriai-je en me tournant vers M. Jenkinson, comment avez-vous pu ajouter à mes misères par l’histoire de sa mort? Mais il n’importe; ma joie de la retrouver est plus qu’une compensation pour ma douleur.

—Pour votre question, répliqua Jenkinson, il est facile d’y répondre. Je pensais que le seul moyen probable de vous délivrer de prison était de vous soumettre au squire et de consentir à son mariage avec l’autre jeune personne. Mais vous aviez fait vœu de ne jamais accorder cela tant que votre fille serait vivante; il n’y avait donc pas d’autre méthode de faire aboutir les choses que de vous persuader qu’elle était morte. En conséquence, je gagnai sur votre femme de se prêter à la supercherie, et nous n’avons pas eu d’occasion convenable de vous détromper avant aujourd’hui.»

Dans toute l’assemblée, il n’y avait plus que deux figures sur lesquelles la joie n’éclatât pas. Son assurance avait complètement abandonné M. Thornhill; il voyait maintenant le gouffre de l’infamie et du besoin devant lui, et il tremblait d’y plonger. Il était tombé sur ses genoux devant son oncle, et d’une voix de misère déchirante il implorait sa compassion. Sir William allait le repousser; mais, à ma prière, il le releva et après quelques instants de silence: «Tes vices, tes crimes et ton ingratitude, s’écria-t-il, ne méritent aucun attendrissement. Cependant tu ne seras pas abandonné tout à fait; on te fournira juste de quoi satisfaire aux nécessités de la vie, mais non à ses extravagances. Cette jeune dame, ton épouse, sera mise en possession du tiers de la fortune qui naguère était la tienne, et c’est de sa pitié seule que tu dois attendre tout supplément de secours à l’avenir.» Il allait exprimer sa gratitude pour tant de bonté en termes choisis; mais le baronnet le prévint, en lui enjoignant de ne pas ajouter à sa platitude qui n’était déjà que trop apparente. Il lui ordonna en même temps de disparaître et de choisir entre tous ses anciens domestiques celui qu’il voudrait, et qui serait le seul qu’on lui accorderait pour le servir.

Dès qu’il nous eut laissés, sir William s’avança très poliment vers sa nouvelle nièce et lui fit ses souhaits de prospérité. Son exemple fut suivi par miss Wilmot et son père; ma femme aussi embrassa sa fille avec beaucoup d’affection, car, pour employer son expression, on en avait fait maintenant une femme honnête. Sophia et Moïse vinrent à leur tour, et notre bienfaiteur Jenkinson même demanda à être admis à cet honneur. Notre satisfaction ne paraissait guère susceptible d’accroissement. Sir William, dont le plus grand plaisir était de faire le bien, regardait tout autour de lui avec une physionomie ouverte comme le soleil et ne voyait que joie dans les yeux, excepté dans ceux de ma fille Sophia, qui, pour des raisons que nous ne pouvions comprendre, ne semblait pas parfaitement satisfaite. «Je crois qu’à présent, s’écria-t-il avec un sourire, toute la compagnie, sauf une ou deux exceptions, paraît parfaitement heureuse. Il ne me reste plus qu’un acte de justice à faire. Vous sentez, monsieur, continua-t-il en se tournant vers moi, les obligations que nous avons l’un et l’autre à M. Jenkinson, et il n’est que juste que l’un et l’autre nous l’en récompensions. Miss Sophia, j’en suis sûr, le rendra très heureux, et il aura de moi cinq cents livres sterling pour sa dot, somme avec laquelle, j’en suis assuré, ils pourront vivre très confortablement ensemble. Allons, miss Sophia, que dites-vous de ce mariage de ma façon? Voulez-vous le prendre?» Ma pauvre fille parut presque s’affaisser dans les bras de sa mère à cette hideuse proposition, «Le prendre, monsieur! s’écria-t-elle faiblement. Non, monsieur, jamais. Quoi! reprit-il de nouveau; ne pas vouloir prendre M. Jenkinson, votre bienfaiteur, un beau garçon, avec cinq cents livres sterling et de bonnes espérances!—Je vous demande, monsieur, répondit-elle, à peine capable de parler, de cesser cela et de ne pas me rendre si véritablement misérable.—A-t-on jamais vu pareille obstination! s’écria-t-il encore. Refuser un homme à qui la famille a de si infinies obligations, qui a sauvé votre sœur et qui possède cinq cents livres! Quoi! ne pas vouloir le prendre!—Non, monsieur, jamais, répliqua-t-elle irritée. Je mourrais plutôt.—S’il en est ainsi, reprit-il, si vous ne voulez pas le prendre, alors je pense qu’il faut que ce soit moi qui vous prenne.» Et en disant cela, il la serra contre sa poitrine avec ardeur. «Ma plus aimable, ma plus raisonnable des filles, s’écria-t-il, comment avez-vous jamais pu penser que votre Burchell, à vous, pourrait vous tromper, ou que sir William Thornhill pourrait jamais cesser d’admirer une maîtresse qui l’a aimé pour lui seul? J’ai, pendant plusieurs années, cherché une femme qui, ignorant ma fortune, pût penser que j’avais du mérite comme homme. Après avoir essayé en vain, même parmi les malapprises et les laides, quel a dû être enfin mon ravissement d’avoir fait la conquête de tant de bon sens et d’une si céleste beauté!» Puis, se tournant vers Jenkinson: «Comme je ne puis, monsieur, me séparer de cette jeune demoiselle, car elle a pris du goût pour la coupe de mon visage, toute la récompense que je puis offrir est de vous donner sa dot, et vous pourrez vous présenter à mon intendant demain pour toucher cinq cents livres sterling.» Nous eûmes ainsi à recommencer tous nos compliments, et lady Thornhill subit la même tournée de cérémonies que sa sœur un moment auparavant. Cependant le valet de chambre de sir William parut, pour nous dire que les équipages étaient prêts à nous transporter à l’auberge, où tout avait été disposé pour nous recevoir. Ma femme et moi, nous prîmes la tête, et nous quittâmes ce lugubre séjour du chagrin. Le généreux baronnet fit distribuer quarante livres sterling parmi les prisonniers, et M. Wilmot, engagé par son exemple, donna la moitié de cette somme. Nous fûmes reçus en bas par les acclamations des habitants, et je serrai la main à deux ou trois de mes honnêtes paroissiens que je vis dans le nombre. Ils nous suivirent jusqu’à notre auberge, où un somptueux festin était préparé; et quantité de mets plus grossiers furent distribués à la foule.

Après le souper, comme mes forces étaient épuisées par les alternatives de joie et de douleur qu’elles avaient soutenues pendant la journée, je demandai la permission de me retirer, et, laissant la compagnie au milieu de son allégresse, dès que je me trouvai seul, je répandis mon cœur en gratitude devant Celui qui donne la joie comme la peine, et je dormis tranquillement jusqu’au matin.