Lepassant avait repoussé le livre : il baisait la mousmé à petits coups, et partout, patiemment attentif à la révélation d’une caresse spontanée, il ne s’irritait point de la docilité de sa maîtresse. Il attarda ses lèvres sur les seins piriformes ; la fraîcheur de la peau suffisait au plaisir profond de sa bouche. Car aucun frisson ne passait sur la poitrine de Susu, malgré cette caresse qu’il avait si souvent vu vaincre l’indifférence des amantes lointaines. Il épuisa, et attendri de le faire, les ressources de son baiser, obligé lui-même de se ressaisir pour ne pas mordre gloutonnement à la saignée des bras, aux oreilles, à la nuque, pour ne pas donner à l’ironique mousmé le spectacle d’un véritable abandon de chair, qui serait grossier devant sa correction.

Un moment, il releva la tête, et, légèrement écarté d’elle, appuyé sur ses mains pour se soulever au-dessus d’elle, il la vit assez tôt pour savoir qu’elle avait fermé les yeux, au moins engourdie par le bercement des gestes.

Ensuite elle le regarda de nouveau, placide, les yeux grands ouverts et calmes. Mais Lepassant voulut s’assurer de sa première impression, de cette béatitude surprise qui l’étonnait. Il retrouva ses baisers à la place où il les avait laissés et repartit de cette place. Susu le laissait faire. A un moment elle comprit ce qu’il voulait ; elle se déroba, lui pinça les joues pour l’arrêter, et avec son indignation si mesurée, son parler anglais si travesti, elle lui cria des mots que Lepassant feignit de ne pas traduire. Pourtant il avait bien entendu le joli nom de la grande caresse, nom qu’il avait toujours aimé, et qui est le même de Saïgon à Sydney. « French game, no ! » disait Susu-Sàn. « No French game ! »

Il la poursuivit un moment ; il lui sembla qu’elle s’échappait mollement, plus mollement dans chaque fuite. Moqueur, il n’insista plus. Dès lors, doutant s’il l’avait déçue et riant de nouveau et plus gaminement, il mit sa main sur la bouche de Susu, lui murmurant en nippon : « Franzomenzei » (vivent les Français).

Une fois encore, la nuit se fit entre leurs chairs, et de même que l’autre fois, Lepassant pensa qu’il devait être avec la fragile mousmé la femme de leur tendresse. Pendant le songe divin, il sentit que soudain s’ouvraient chaudement les lèvres de Susu-Sàn, obstinément fermées jusque là. Elle le fit rouler sur les nattes de toute la force de ses bras d’enfant, sans dénouer l’étreinte et, stupéfait, Lepassant dégrisé vit que les yeux de Susu-Sàn tremblaient au-dessous des siens, dans un enlacement qu’elle ne dénouait pas…

Lorsqu’il se fut habillé, lorsque Susu eut enroulé autour d’elle ses nombreuses ceintures, Lepassant ne s’approcha point, mais il la fixa longuement. Impassible, elle soutint son regard, le sourire d’idole plus mystérieux qu’auparavant. Elle lui versa le thé. Sur son ordre elle ouvrit la porte à la tiédeur de l’ombre. Au même étage, de l’autre côté de la terrasse, un couple dont l’homme était japonais, fumait l’opium dans des chambres pareilles à la leur.

Lepassant montra l’homme du doigt à Susu-Sàn, et dit, oubliant qu’elle ignorait sa langue : « Me le préférerais-tu vraiment ? » La mousmé comprit le geste qui unissait les deux mâles ; son sourire s’élargit. Elle mena par la main Lepassant en pleine lumière, et elle indiqua du doigt aussi son propre corps d’abord puis celui d’une femme d’Europe dessiné sur une réclame de parfumerie qui pendait au mur. Puis, plissant ses paupières aux cils écartés, elle attendit.

Et l’homme de France n’osa point répondre par le geste d’un choix qui aurait menti…


L’aventure, dans la volupté japonaise, le plus souvent se trouvera plus banale. Et l’aventure ainsi, du moins au premier contact pris avec le Nippon, se limite aux mousmés communes. Vain serait l’espoir qui, même au prix d’un séjour prolongé, escompterait la curiosité de l’adultère dans le monde japonais. Les grandes dames sont très peu certaines encore que l’amant étranger ne les confondrait pas avec ses petites amies des rues chaudes. S’il existe chez elles, peut-être, une solidarité avec les filles, conservée des siècles où elles furent à peu près les pareilles, si cette fraternité se découvre parfois peu lointaine, comme dans l’élan d’apporter des yens à la souscription pour le trésor de guerre, les mondaines de Yokohama et de Tokio en refoulent soigneusement les manifestations.