Brusquement, tandis qu’elle le regardait, immobile, il eut un élan de reconnaissance comique pour elle déjà, pour le cadre de jolie mièvrerie, pour la simplicité gaie de l’heure. Il la prit dans ses bras et lui dit des mots qu’il essayait de trouver petits et pourtant sérieux.

Cela dura peu ; il l’abandonna, et se rejeta sur la natte, étonné de sa tendresse éclose à ce moment, un peu honteux aussi de craindre, au fond de son transport, la flottante écume d’un désir de vieux devant cette femme-enfant. Elle demeurait impassible, le front penché, le regard clair sous les paupières abaissées. Il sut ainsi qu’elle attendait de deviner quelle chose il préférait, de donner ou de recevoir les caresses, dressée à ne pas froisser les fantaisies d’amants quelconques, autant par sa politesse de race que par sa complaisance de courtisane. Quand elle le vit rire, elle devint plus grave.

D’ordinaire, probablement, elle ne connaissait que des traits figés, malgré l’effort, dans l’anxiété du spasme prochain, ainsi que les autres hétaïres d’Europe ou d’Amérique. Mais plus qu’elles, elle versait sur le moment l’ironie d’un éternel sourire. Et le rire franc de ce passant la démontait, lui portait l’inquiétude d’une maladresse professionnelle, surtout d’une impolitesse. Lepassant la rassura, vaguement heureux de l’avoir devinée.

Ses mains cherchèrent tout de suite à dévêtir la mousmé et, content de l’heure, c’est à peine, si, brièvement traverse son souvenir le regret des maladresses, impossibles à cause de la simplicité des voiles, les chères maladresses des « avant » de là-bas, en France.

Sous « l’obi », la ceinture à nœud énorme fixé sur le dos, elle ne portait que le kimono en place de robe, et ses dessous drôles se composaient de diverses ceintures à diverses places sur son corps mignon. Lepassant prit le bout de la première et tira. Puis le bout de l’autre. A la troisième, il disparaissait déjà sous les écharpes. Alors il reprit l’extrémité, marcha vers le fond de la chambre en feignant un labeur, et lorsqu’il eut tendu la ceinture, il se remit à tirer avec quantité de grimaces. Cette fois, Susu-Sàn éclata de rire ; elle levait les bras, se prêtait au déroulement, tournait sur elle-même, infiniment gracieuse. Quand les rubans eurent été dénoués jusqu’au dernier, elle était nue.

Et ce fut le tour de Lepassant de redevenir grave. Rapidement il la prit contre lui ; il se mit du côté de la veilleuse d’huile amère, et lui tourna le dos, pour faire la nuit entre ses lèvres et celles de Susu-Sàn. Il l’étreignait avec précaution, et savourait la peur de froisser sa gracilité. Pourtant elle lui frappa sur les doigts, et, comme il la quittait, elle assura tranquillement, sur l’escabeau creusé en demi-lune, sa chevelure d’art dont l’harmonie ne voulait pas être dérangée. Puis elle se rapprocha de Lepassant…

Maintenant ils causaient. Lepassant avait ouvert son kimono très large, et, comme dans un manteau, il avait caché tout contre lui, le frêle objet qu’était le corps de Susu. D’abord, il ne put lui rien traduire de ses pensées ; mais entre eux, par la voix pressante et chaude de l’amant, il y avait la musique des mots. Il marqua son impatience d’écouter en vain quand elle parlait à son tour. Elle lui fit signe de lui permettre de se lever, puis alla prendre un livre sur une tablette.

Proprement recouvert ainsi qu’un livre de petite fille, traversé de signets, c’était moitié un dictionnaire, moitié une grammaire d’anglais. La mousmé suivit du doigt, en épelant dans un gazouillis, et Lepassant comprit qu’ils pourraient échanger des mots saxons, et les piquer, sans essayer les verbes difficiles, comme des jalons nets et bien en ligne, à travers le sol inconnu de leurs âmes. Susu avait déjà essayé ; il ne s’en était point aperçu, à cause de son étrange prononciation, de sa nécessité d’adoucir les consonnes et de nourrir des diphtongues avec un gazouillis de baisers. Elle disait : « soulipou » au lieu de « sleep », — « wouritou » au lieu de « write ». — Et il lui fut reconnaissant de ce premier essai d’échange.

Quand elle ne douta plus de son application, elle lui expliqua confusément qu’elle suivait des cours, l’après-midi, pour apprendre l’anglais. Aussitôt Lepassant l’évoqua au milieu d’une centaine de mousmés semblables à elle, à une sortie d’école, babillarde et gazouillante. Mais l’idée mauvaise de la femme-enfant passa plus vite cette fois ; il ne resta que la figure sérieuse de Susu-Sàn, embellie d’une extraordinaire volonté de réussite.

D’ailleurs son visage ne gardait rien des traits qu’on imagine le plus souvent, d’après les potiches ou les écrans. Les joues épaisses et fraîches, la bouche débordante, le front proéminent, sont la beauté des Nipponnes du sud, celles de Nagasaki. Au contraire, Susu-Sàn, comme les femmes de Yokohama, avait l’ovale allongé et pur, le nez de lignes franches, le front petit et bien diminué, la bouche mignonne.