Mousmés.
De quelque nom que s’appellent les quartiers lupanars, Kanagãwa, Yoshivara, ce n’en sont pas moins des cités énormes. Mais pourtant la cité de volupté se limite, se restreint, se recroqueville. Encore un coup, la prostitution a pris son titre ; bientôt Yoshivara et Kanagãwa ne seront plus guère que des « quartiers réservés », tels ceux des ports ou des Cosmopolis du monde.
Jadis cette partie de la ville était la ville même : les rues marchandes s’y accolaient, médiocres, dédaignées, permises seulement, semblait-il, autant que les imposait la nécessité pour l’approvisionnement et l’entretien du lupanar géant. Du moins, à cette heure encore, le bruit, la gaîté, la lumière, l’art, se mêlent et grouillent dans les artères qui sectionnent le Kanagãwa de Yokohama ; ou le Yoshivara de Tokio. Qui ne connaît, par Loti ou par cent autres, les « expositions », étalages des mousmés pomponnées, en devantures de boutiques, poupées réunies en phalanstères candidement indécents, et que viennent visiter, après le dîner, le soir illuminé, les amis et les amies des parents affectueux, ou les maris qui, par châtiment temporaire, confient leurs épouses à la méditation d’une de ces maisons si ouvertes, qui, ailleurs, sont des maisons closes ?
… Lepassant avait voulu voir si un corps et une âme de maîtresse pouvaient être dans un corps et une âme de japonaise. Car, par hasard, à ce stade d’exotisme, Loti n’avait pas pensé pour toutes les générations de marins. Leurs tendresses enthousiastes de chérubins à perpétuité s’étaient attristées aux dernières pages de « Madame Chrysanthème » ; et il les gênait d’avoir su, par son aveu, que l’aimé, revenu en cachette après les adieux, trouva la mousmé sans larmes, faisant sonner, comme un changeur de la rue, les pièces d’argent reçues le matin. De cette fin, ils gardaient une défiance, une incrédulité, une impossibilité de s’intéresser complètement à une histoire d’amour dont les paroles suprêmes ne seraient pas une douceur. Lui n’espérait ni ne souhaitait ce soir découvrir l’amoureuse ; il s’informait comme à Tahiti, comme partout.
Sa femme de la nuit s’appelait Susu-Sàn. Il ne lui demanderait rien de ces choses d’échange où la question force la réponse. Il verrait et il écouterait. D’ailleurs, une oisiveté, on veut le croire toujours, l’avait seule mené au Kanagãwa. Autrement il occupait, avec plus de sincère satisfaction, ses repos dans les confortables intérieurs des blanches dénichées à l’escale. Et, en attendant Susu, occupée hors de sa chambre à de minuscules préparations d’hôtesse menue, il fixait déjà l’histoire de son temps entre la rue et le logis.
Depuis le crépuscule il pleuvait. Alors, pour venir, il avait chaussé ses bottes. Il sourit, songeant qu’elles avaient effrayé la maison parce que, distrait, il avait marqué le blanc vestibule d’empreintes de boue. Mais, leur stupeur passée, les suivantes s’étaient bientôt précipitées et lui barraient les marches, peureuses encore mais résolues, avec des cris plus suppliants qu’indignés. Puis, rassurées par sa bonne volonté, elles s’étaient toutes jetées à terre pour enlever les grosses choses noires, redevenues vite espiègles, le secouant de leurs forces réunies et amusées de le voir chanceler.
Pourquoi il avait préféré Susu-Sàn entre les mousmés accroupies dans la salle de réception ? Mon Dieu ! sans aucune raison bien nette et pourtant certain qu’elle était, pour l’épreuve, la plus intéressante des femmes-enfants qui fumaient, accroupies, ou jouaient aux osselets. On l’avait guidé vers une chambre, non pas elle, mais l’une des suivantes, car elle, le rejoindrait un peu plus tard ; à lui, on donnait le loisir des réflexions de « mariée ».
Une amie de Susu-Sàn entra. Elle parla, courbée et souriante. Il comprit qu’on avait craint qu’il s’impatientât de sa solitude et, très poliment, elle s’était chargée de le distraire une minute. Elle s’assit devant lui, le « chamicen » aux mains, elle chanta. Elle chanta la mélopée qui emplit les rues du Nippon, et qui montait à cette heure de tous les coins du Kanagãwa et les syllabes de Ko-bé, Yoko-ha-ma, se prolongeaient presque en pleurs retenus. Quand Susu parut, suivie d’une servante, l’amie se releva, fit une révérence et sortit, sans avoir manqué d’échanger avec Susu un regard de moqueuse pitié.
La servante portait un en-cas sur un plateau. Oh ! non pas des mets compliqués, pas de crevettes au sucre, pas de céleri aux confitures, pas même de poisson cru. Du thé seulement, quelques fruits confits et une sorte de gâteau de Savoie. A côté, la fumerie de la mousmé. Le plateau fut posé au coin de la natte, presque trop près de leur main.
Puis Lepassant fut seul avec Susu-Sàn.