Le Japon n’a pas seulement, dans son sens de l’art, une admiration de dilettante pour les efforts d’une souplesse qui se cherche et qui se réalise en multitude de gestes. Sa conception atteint à un certain degré d’utilitarisme, si l’on peut parler ainsi, puisque c’est dans cet empire du Milieu que des générations, les unes après les autres, s’efforcèrent à la tâche d’élargir la fatalité sexuelle qu’ils acceptent, dès l’abord, joyeusement.

Par les soins de ces générations, le symbolisme d’une ruée, dans la multitude des êtres soumise à cette fatalité, s’est traduit avec la plus magnifique des obscénités, obscénité inégalée par la recherche des civilisations desquelles naquit l’Europe.

La fantaisie des chèvres saillies par des satyres, ou celle des bacchantes en délire sous la griffe de bêtes apocalyptiques, a été continuée et développée par une imagination multiforme. On croirait à une hantise de malade : il n’y a, dans le fait, que de la grivoiserie placide, et le terme si français de grivoiserie correspond bien aux seuls Japonais. Sans parler des ventes spéciales ou des reproductions classiques en la matière, le plus minuscule ivoire acheté dans un bazar, offre, sous un certain angle, quelque scène merveilleusement travaillée, qui dépasse de loin les plus célèbres Rops. Inutile d’insister sur les mécomptes de ces surprises faites, de la meilleure foi du monde, aux parents et amis désireux de japonaiseries.

Le livre consacré, l’Evangile, pour ainsi dire, de cette collection, consiste dans la « Légende des Pêcheurs ». A l’obscénité de ses détails dessinés, l’ouvrage a l’avantage de joindre un texte vraiment drôlatique, et, des feuillets crissants du papier japonais, aucun n’est banal : l’arrivée des pêcheurs nippons, poussés par une tempête dans une île inconnue où ne vivent que des femmes ; la ripaille première ; ensuite l’enseignement parfait des caresses ; les exigences de la population s’arrachant les trois hommes ; la fuite heureuse des malheureux efflanqués, courant de nouveau à l’incertitude de le mer plutôt que de demeurer aux bras des furieuses d’amour.

Les images dressent invariablement des phallus énormes, des phallus anatomiques zébrés de nerfs et d’artères, taillés en profils irritants, exacts néanmoins, suant jusqu’au sol, puérilement figuré, des ruisseaux de sève, aplatis en mare sur la vignette. A d’autres pages, des vagins baillent comme des antres, ou bien leur ovale velu, démesurément étendu, dresse de fantaisistes arcades, comme émondées en forêt. Et partout l’enchevêtrement des membres pour la rencontre des sexes, les corps simplement linéés, l’ignorance des ombres, transforment la curiosité d’un dessin en une difficile intellectualité pour percevoir le rythme d’amour représenté.

Swa-Youv.

De cette souplesse, sur laquelle nous avons insisté, qui précise les geishas et explique les livres de volupté, la Japonaise qui désormais symbolise sa race aux yeux de la France ne saurait nous illustrer l’exemple. A considérer, au contraire, Sada-Yacco dans son jeu scénique, on ne retient qu’une grâce tâtonnante, des pas incertains, un inachevé de mouvements, lesquels, s’ils préparent ensuite par leur soudaineté et leur déséquilibre même, l’émotion dramatique, ne commandent pas à l’harmonie d’une continuité tragique. Mais, en vérité, la contradiction n’existe pas : et la manière de l’actrice souligne au contraire, par sa contre-partie, la sérénité pliante et souriante de sa race.

Car la conception dramatique des protagonistes japonais n’adopte aucunement la transposition sur les planches, pour sa représentation, de la vie ordinaire avec ses accidents. Ce que nous appellerions réalisme, en dépit de toute opinion préconçue, ne se retrouve pas, et la tranche de vie n’est jamais servie au public. On conçoit donc le parallélisme irréductible de deux sortes d’attitudes : Sada-Yacco, au Japon s’entend, est d’autant plus grande artiste que ses expressions et leur substratum sont « différents de la vie japonaise. » Hors cette brève analyse du reste, qu’on veuille seulement s’imaginer quelle conception réalise la tragédienne expositionnelle. L’Empire du Soleil Levant ne connaît pas les artistes femmes : leurs personnages, là-bas, sont toujours tenus par des mâles costumés.

Le Sourire.

Acceptons donc que le geste symbolique de la race nipponne réside dans le sourire, non pas dans la mobilité du masque d’une Sada-Yacco, encore qu’admirable. Et ce sourire, dont le leit-motiv remplit le plus bref récit de voyageur, s’évoque, pareil et perpétuel, sur le visage de la mousmé caressée comme sur le facies du cocher que l’on insulte. Il serait long d’en fouiller la psychologie ; mais aussi le sourire est trop essentiel à l’histoire de la volupté pour qu’il ne s’impose pas un devoir de le définir. Ainsi l’homme d’Europe, étonné, gagnera du moins l’avantage de ne pas interpréter l’apparence de ces visages comme un signe de stupidité ou de platitude.