Or, la chose se passa comme la vierge créole qui vivait le temps de sa cousine d’Aubigné, l’avait commandé.
L’Ame des corps.
Hors une semblable folie, une hallucination des gloires de femmes dans le passé créole, un même sentiment de fierté traditionnelle perce chez tous les êtres de là-bas qui savent mieux la légende de Joséphine que la légende de l’Aigle. Ce sentiment, c’est la forme la plus habituelle de la « Grandesse », grandesse qui fait aussi bien l’espoir des adolescentes aux songes impériaux que la bravoure physique et indiscutable des jeunes hommes ; grandesse qui avait d’instinct la culture de la beauté du geste, avant d’en entendre formuler le dogme. La statue de l’Impératrice Joséphine, blanche, dressée sur la savane de Fort-de-France, plane en réalité sur toutes les Antilles. En elle s’est résumée, pour ses compatriotes, l’apothéose de la femme et, facilement, avec une candide sincérité, ils déduisent de cette élection providentielle la preuve d’une royauté des corps créoles sur tous les corps de femme au monde.
Malgré tout, cette conviction et cette fierté demeurent au tréfonds des âmes. Apparente et affirmée cette foi deviendrait insupportable. Pleines de tact, les créoles, les vraies créoles blanches le sentent, et leurs hymnes ne sont plus que des chansons où le charme des rythmes correspond bien à une sorte d’urbanité qui traduit en musique, pour ne blesser aucun étranger, un amour vraiment fier et profond du sol où s’unissent l’instinct de la volupté première et des variantes psychologiques qui le raffinent, empruntés à la France maternelle et vieillie.
Le caractère des chansons créoles est mal exprimé d’ailleurs lorsqu’on veut n’en vanter que le rythme. A l’encontre des refrains traditionnels qui, partout dans le monde exotique halètent l’étreinte par des répétitions de sons et d’onomatopées pressantes, les morceaux, chaque jour nés sur les Savanes, valent par leur sens et leur humour. La malice, la plaisanterie gaie, le trait juste d’observation, y ressortent à chaque ligne. Si ces caractéristiques définissent peu son mode voluptueux il ne faut pas oublier le désir qui palpite en raillant, s’affirme avec plus de force et plus de spasme, quand il s’angoisse jusqu’à la gravité. Ici encore l’apparence tromperait ; et l’on serait cruellement ridicule d’apprécier en badinage et en passe-temps l’amour physique des créoles.
Sans doute plusieurs d’entre elles demandent beaucoup à l’amour et lui donnent peu. La plainte charmante des Doudous abandonnées, les tendres lamentations pareilles à celles que débite la fameuse cantilène des Aspirants, mettent une sourdine de lamento dans un cadre de joliesse. Mais ce n’est point là l’expression adéquate à l’unisson créole, aussi souvent réalisé qu’ailleurs. Malgré le sophisme, en dépit de la fierté traditionnellement raidie sous le masque d’accordailles sans importance, l’étreinte à mourir s’étire, prête à enlacer sans désunion possible.
Une preuve presque toujours retrouvée, marque la violence des ardeurs par leur simplicité. La débauche, à prendre le mot dans la plus compréhensible de ses acceptions, est à peu près ignorée. Alors que les pratiques du saphisme encore sembleraient engendrer le plaisir multiforme, et vite lassé, il arrive que les créoles, après avoir donné leur virginité, demeurent simplement des amoureuses plus que des passionnées. Peu leur importe les complications de l’étreinte. Le désir fond sur leurs chairs de volupté comme l’épervier sur l’alouette. Elles s’étonneraient de souhaiter autre chose que la plus pleine et la plus rationnelle de ses réalisations. Bref, s’il est permis de former un avis définitif, avis que sa défiance même peut infirmer dès l’abord, on peut dire qu’un nom souvent employé, serait bien spécialisé aux véritables créoles blanches « L’eau qui dort ».
Et cela est meilleur, nul doute, que la comédie des déhanchements et des castagnettes, plus souhaitable que le mensonge des filles aux lèvres rouges, contentes de la moindre passade, où l’amant ne sait même pas quelle part exacte elles prennent.
FEMMES DE MADAGASCAR