Femme Misti. Quarteronne. Mulâtresse.
Capresse.

FEMMES DE MADAGASCAR

Passades lointaines. — Diégo-Suarez.

La première femme, après celles du paquebot, quand la longue escale du navire nous apprend des habitudes, c’est une créole de Bourbon. Elles sont, par toute l’île, les filles de « Port-Louis », les marchandes d’une denrée rare, marchandes sans prévoyance du reste, toujours pauvres, cigales trop endormies seulement pour chanter. L’effort pour elles est, un jour, de venir sur un pont de bateau. Elles ne le recommencent pas. Même ici, à Diégo, elles vivent et meurent cabaretières ou blanchisseuses, ou simplement hétaïres discrètes, qu’on ne voit pas souvent dans Antsirane, dont on ne connaît les cases qu’après des promenades d’impatiente recherche, après l’indication très vague donnée par les nouveaux amis, qui s’étonnent, tous unis à des Betsimisarakas, de votre préférence européenne. Surtout c’est presque encore la chair blanche. Et Hermine Baluzet explique davantage pourquoi les nouveaux venus lui fourniront des amis, chaque fois : « Tu sais, mon ché, ma peau est comme celle de tes doudous là-bas ; mais surtout mes caresses sont blanches. » Elle sourit, malicieuse, puis, sérieuse, continue des comparaisons graves et impudiques… On est dans une chambre où les murs sont plaqués de chromos sacrés, le lit a des rideaux et il y a la machine à coudre. Dehors, de l’eau tombe continuellement d’un robinet sur une dalle, fraîcheur inusitée sous le soleil de deux heures ; la rumeur d’une école, de l’autre côté de la cour, s’enfle avec la brise de mer. Hermine Baluzet, un moment m’intéresse à sa « tite fa-mille ». — A cette école, tout près, elle a plusieurs enfants, et, comme je m’étonne : « Oh ! tu sais, mon ché, dit-elle, c’est si souvent embêtant de se lever après avoir fait l’amour ! » Elle zézaie horriblement ; elle est créole ; elle est Port-Louis. Et en dépit de cela, accablé déjà par l’idée fixe sous la chaleur de Diégo, je songe au Directoire, et la petite âme bête d’Hermine Baluzet s’introduit de force dans un corps ridiculement gracile de merveilleuse. Puis je veux savoir son idée sur les indigènes, sur les Betsimisarakas. Alors indulgente : « Mon ché, elles sont gentilles quand on fait des zamies ! » — Oh ! comme ce z révélateur m’empêche d’insister ! Comme pourtant j’ai envie de me documenter sur le saphisme d’ici ! Mais décidemment Hermine Baluzet est lasse de causer, et les rares minutes de l’après-midi où je rêve un peu, je me complais dans l’idée de son nom, si délicieusement bourgeois avec une pointe de grandesse coloniale, avant l’inconnu de toutes les Tombou et toutes les Samba de l’île.

La première noire. — Un ami me l’a prêtée, pour voir. Il est navré que je réserve mon avis. J’ai retenu que Saboutsi racontait des histoires de fées et de revenants malgaches. Et aussi, du côté de la montagne d’Ambre, elle a des parents qui possèdent pas mal de bœufs. L’ami part fréquemment en excursion avec elle de ces côtés-là. — Saboutsi porte le carnier et les provisions. Avec la famille, les nuits, on chasse le sanglier en battue, et la bête, dirigée par une meute dont un seul chien est dressé, défile devant l’un des chasseurs, et lui la traverse de sa sagaie à trente mètres. « Oui, oui, mon cher, mais votre femme Saboutsi, parlez-m’en un peu ? le soir et le matin, qu’est-elle ? Pareille ou différente ? » L’ami me regarde railleur. Je suis pris : il sait trop que je veux toujours voir pour avoir vu et il me répond froidement : « Pareille ; les moustiques ne la gênent pas. »

En colonne.

A la halte du soir, les Sénégalais ont fini de préparer le pacage des bêtes. Ils ont porté le bois et l’eau. Silencieusement gais, ils regardent leurs femmes autour des feux. On leur a donné, selon la coutume, des femmes malgaches. Entre eux ils ne se comprennent pas ; de langue et de gestes différents. Mais ils sont aux petits soins pour elles, des choses de bonté et de tendresse s’agitent dans leurs cerveaux. Ils savent apporter le fruit, même la fleur qui fait plaisir. Ils admirent leurs compagnes de la saison dans leur attitude de repos et d’occupations ménagères, et leur bouche distendue bée devant l’intimité permise, tandis que leurs yeux cherchent par instants les yeux des camarades voisins heureux de la même joie. Elles, Sakalaves, ou Betsimisarakas, se composent une dignité et, loin des servitudes dans leur race, elles comprennent ce très vague respect des mâles, en sentant naître des caprices. Seulement la nuit, sous le rut trop rapide des soldats, elles regretteront l’étreinte continue des Anjouanais.

La Grande-Terre.