Pour les gens de Nossi-Bé, la Grande-Terre signifie le rivage de Madagascar, en face d’Herville et tout proche. Des bandes de partisans malgaches, les Marovyels, ont soudain brûlé et tué. La colonne formée de marins et de Sénégalais, campe au centre du pays dévasté. Et l’on raconte tout bas que les Sakalaves auraient longtemps encore accepté l’impôt et les prestations, mais qu’ils ont vengé la petite princesse, la Pandjaka, que le commis d’administration voulait prendre après l’avoir séquestrée. Toujours la même histoire ; toujours des vaincus lassés de résignation quand il s’agit de défendre les femelles. On dit aussi : « Le commis, potentat au petit pied, avait une maîtresse emmenée de Nossi-Bé ; jalouse de la Pandjaka, elle a prévenu les Marovyels, elle a présidé à l’émasculation et à la torture de Montin, de son amant ».
Justement voici qu’on amène la femme, des matelots l’ont trouvée dans la brousse à quelques pas du camp. Et le lieutenant l’interroge : « Sais-tu quelque chose ? Comment Montin est-il mort ? Ont-ils brûlé beaucoup de propriétés ? Par où s’est enfuie la bande ? » D’abord elle répond en malgache, puis, confiante, elle compose des phrases en français, simples d’idées et claires de sens. Elle ne sait rien, le soir terrible, elle s’est sauvée quand les brigands ont enfoncé la porte. Elle a erré, maintenant elle est lasse et a faim…
Très tard, quand le lieutenant a fini sa ronde, vérifié les sentinelles, il revient pour dormir quelques heures dans le grand hangar fermé de toiles où il couche au milieu des hommes. Sur une estrade on lui a dressé son lit de campagne et des étoffes de lamba le gardent bien clos. Quand il a soulevé ce rideau, il est tout contre Alimou, étendue sur sa couchette. Comment est-elle là ? L’officier, furieux, va crier. Mais deux yeux qui ne cillent pas, des yeux simples de supplication intense, le fascinent. Et, tandis qu’il hésite, la Sakalave a déjà allongé le bras et, sans le quitter du regard, sans bouger autrement son corps, elle a fait le geste de la caresse souveraine. Elle est nue. Dans l’ombre, ses anneaux d’oreille, grands cercles de cuivre, brillent. Maintenant qu’elle ondule lentement, ses cheveux en touffes énormes, où s’agglomèrent les coques pressées, froissent le drap, avec un bruit doux de jupon qu’on enlève. Son quintuple collier de corail bleui bat la pointe de ses seins. Et tandis qu’elle épand son odeur forte, adoucissant en désir la supplication de ses yeux, elle laisse deviner dans l’ombre le bas de son corps prêt pour la caresse que les blancs lui ont apprise…
A l’aube, Alimou songeuse, secoue l’officier, qui dort : « Va veiller, dit-elle ; puisque tu es mon mari, je ne veux plus de mal à Montin. »
Binaô.
Binaô, souveraine d’Ankify, vassale fidèle du général-gouverneur, a prié que le croiseur, actuellement au repos de Nossi-Bé, la vînt chercher, ainsi que toute sa cour. Elle désire vivement passer à Hellville les fêtes du jour de lan. L’état-major du navire s’inquiète du solennel protocole, mal averti de l’entourage de la reine. Surtout la question est débattue de savoir qui des officiers ira diriger l’embarquement de la maison royale. Car Binaô, dont les suivantes assurent de douces récompenses à cette corvée de direction, Binaô, à cinquante ans passés, ne cède à personne l’honneur de compléter, la première, son hospitalité plénière.
Et la cour embarque, et la pandjaka a vraiment grand air au milieu du caquetage discret des petites filles qui se relaient à son service immédiat. Même elle a donné les ordres les plus sévères pour que la majesté du croiseur ne soit point troublée par de rapides passades. Sous son œil infaillible, le troupeau se parque, rieur, défiant aussi bien des matelots que des officiers.
Trois heures sont nécessaires pour venir d’Ankify au mouillage de Hellville, trois heures en outre jusqu’à la nuit close où sous les manguiers, les cases étant trop peu nombreuses devant l’irruption des passagères amoureuses, commencera la saturnale de la nouvelle année. Alors, dociles, les petites suivantes clignent quand même de l’œil vers le personnel du croiseur, et s’étonnent des indignations qui accueillent les gestes naïvement cyniques par lesquels elles conseillent de remédier à l’attente insupportable.
La Grande Comore.
C’est un pays d’Islam, c’est la race, solidement perpétuée, qui peuple lentement Madagascar et qui demeurera, disparus les Houves, fondus les Sakalaves, partis peut-être même les Francs.