C’est que reste, dès l’abord, en dehors du monde exotique, le monde cosmopolite. Les termes, à les peser, ne jurent pas ensemble. Des fragments de l’univers se sont unifiés et soudés, soit qu’ils fussent adjacents, comme les Etats d’Europe, ou qu’ils fussent rattachés aux précédents dans une tapisserie seulement plus lâche, la comparaison se décalquant sur l’écheveau des chemins qui juxtaposent l’Amérique du Nord à l’Europe. Le va-et-vient, l’échange mécanique, renouvelé surtout, est ennemi de l’exotisme : il apparaît, pour nous du moins, récepteurs dans la psychologie actuelle, il apparaît qu’une première condition de l’exotisme est de se limiter aux lieux « que l’on ne voit qu’une fois. » La règle souffre peu d’exceptions : l’évocation de Tong-Tabou ne saurait se préciser dans les mêmes lignes, après deux séjours entre lesquels fut de la vie. On signifie la collectivité entière du cosmopolisme, représentée par les membres qui s’en séparent momentanément, en route pour les buts inhabituels. Si vague que se présente cette collectivité, cette peuplade de la masse soudée du monde, son sens est assez net pour écarter le ridicule d’appliquer la première remarque au cas du rustre qui ne s’en vient qu’une fois à la ville, pour la conscription.
Du principe découle aussitôt que le monde exotique comprend seulement des lieux où l’on ne vient que par mer. Non qu’avec cette limitation, les îles seules répondent à la définition. Y correspondent encore la multitude des cités, des sites, centres de rayonnement vers les cités, auxquels les communications mécaniques et terrestres ne sont pas imposées. Mais déjà il ne faut pas reculer devant l’inévitable conclusion, par delà l’analyse, l’évidence que la finalité de l’exotisme soit de ne s’appliquer qu’aux îles.
Le langage usuel choisit encore, parmi le choix auquel nous sommes limités. Pour la plupart des gens, exotisme équivaut à perruches, bananes, hamacs, chaleur enfin. Bref, le royaume de l’exotisme est aussi celui du soleil, du soleil souverain. Si l’on joint à cette qualité celle révélée par les mots ordinaires aux marins, eux qui se plaisent à répéter les senteurs australes, la houle du Sud, le ciel austral, les mers australes, on fixera presque complètement les bornes des choses exotiques.
Enfin il ne semble pas douteux que les souvenirs les plus intenses, conservés de l’exotisme, empruntent quelque peu de leur force à la conscience d’une individualité tout autrement développée qu’à la surface du monde cosmopolite. L’exotisme conditionne des collectivités amorphes, et non point concentrées et rigides, au long de leurs codes ; celles-là aussi on ne les trouve plus guère au nord de l’Equateur.
En résumé : séjour unique ; chemin de la mer ; ciel de chaleur et particulièrement austral ; liberté de primitif ; telles sont les caractéristiques qui définissent les lieux d’exotisme. Elles les limitent autant qu’elles les définissent. Et c’est pour cette raison qu’il était nécessaire, à l’origine, de poser autrement la question pour un marin et pour un globe-trotter.
De celui-ci nous ne nous occuperons pas. Bien certainement l’avis n’en est point négligeable. Même il est juste de déférer au reproche habituellement adressé par lui au marin. « Le marin, remarque le globe-trotter, à de très rares exceptions près, ne connaît qu’une mince bordure du bord, les franges du tapis universel. » Rien de plus exact. Mais précisément ces franges teintent ou non une terre d’exotisme. Au sens strict du mot, peut-être exotisme signifie simplement être hors de chez soi ; au sens réel et vérifié, il signifie un monde à côté d’un autre monde pour un être qui n’a « pas de chez soi » : pour le marin. Et tandis que le globe-trotter, inconsciemment, différencie chaque place, cosmopolite ou exotique, d’avec une base ferme, sa maison, le marin ne différencie qu’entre elles ces diversités, dont aucune ne constituera un critérium d’appréciation.
Dans les bornes ainsi tracées, confirmation intéressante, l’exotisme passionnel se confond avec l’exotisme géographique. Et peut-être, sans une loyauté critique, sans l’effort de se placer, serein, devant la cinématographie des errances, il suffirait, pour nombrer l’exotisme, d’additionner les passades lointaines, permises au cours des campagnes qu’institue l’organisation des divisions militaires. En tout état de cause, après avoir nettement encerclé l’exotisme, après avoir appris en quels lieux le tâter, nous ne pourrons l’analyser que dans ses échanges avec les passants, ainsi dans le plus éternel et le plus varié en même temps, l’échange des désirs.
Or le fait est celui-ci : la nostalgie reporte les marins, pour la plupart, et paradoxalement, vers les départs. Ils ont, presque unanimement, en eux, la hantise de l’exotisme. Les étreintes lointaines leur restent plus frissonnantes, et leur chair se languit, comme on dit à Toulon, aussi bien des vahinés que des congaïs, des mousmés que des faufinées. Est-elle donc meilleure, autre, et révélatrice la volupté glanée au travers de l’exotisme ?
Voici ceux qui l’affirment. Ils ont quitté les classes après la troisième latine, souvent plus tôt. Et leur intellectualité s’est spécialisée à l’étude des sciences mathématiques. Au plus grand nombre la tâche a été rude d’emmagasiner la provision nécessaire pour franchir le passage entre le lycée et le Borda ; le plus grand nombre, suivant l’expression juste des cancres sensés, « apprend par cœur » et ne saisit en aucune façon la méthode et la philosophie des choses enseignées, géométrie analytique ou algèbre supérieure. Les sorties sont rares, la timidité trop grande, ou pis des abords des lupanars trop surveillés par des envoyés du proviseur, pour que l’immense majorité des chastetés ne demeurent pas intactes, du moins à l’égard de la femme. Ceci n’est point l’exception. Mais le Borda continue et exagère cette réclusion morale et physique. Quelques-uns des futurs officiers, une dizaine à peine sur 80 ou 100, se risquent délibérément aux passades d’une après-midi de dimanche, une fois par mois, ou beaucoup moins, à cause de la facilité avec laquelle les mêmes « libertins » amassent les points de punition qui suppriment le droit de descendre à terre. Les autres, effarés par la discipline nouvelle, traqués par leurs correspondants, renseignés sur l’inquisition de l’Ecole qui les notera d’infamie ou reculera leur classement, en châtiment d’un accouplement, les autres, deux ans encore, ignorent la femme. Cependant des brimades écœurantes, à bord, évoquent continuellement la sensualité, et les plaisanteries s’assortissent perpétuellement à une hantise pédérastique. Plaisanteries seulement, il faut l’affirmer.
Pendant la croisière d’été, cinq ou six des élèves se décident à la douce aventure ; Rouen, Saint-Malo, Dunkerque resteront dans leur mémoire maritime. Ensuite, c’est l’embarquement sur la frégate-école, et, au retour des Antilles dont les maléfices contés ont renforcé les défenses disciplinaires, c’est Barcelone, tombeau des virginités. Cependant les familles, à tous les courriers, supplient le commandant de restreindre encore la liberté des aspirants, pauvre liberté de quatre heures, une après-midi d’une semaine, les familles maritimes dont le chef jadis subit le même entraînement d’anormalité. Le stage est terminé ; les aspirants sont officiers, essaimés aux quatre coins ; sur les cent de la promotion, 70 environ sont encore vierges.