La première campagne, l’exotisme les déniaisera. Tahiti, Nossi-Bé, Fort-de-France, Yokohama, autant de lupanars immenses ouverts à la faim des ex-internes de la classe de troisième, sans aucun pion mouchard, sans aucun compte à rendre, le soir, aux parents, de l’emploi du temps. Dans la foule des femmes offertes, même le désir conserve son anonymat, et lentement, sans aucune honte, à son gré, il passe de la respectabilité apprise à la fanfaronnade d’impudeur.

Aucune crainte du ridicule, aucune terreur des maladresses n’arrête désormais l’élan vers la femme. Qu’importe les railleries échangées sur le passant entre deux filles dont il ne sait pas la langue et qui ne comprennent que ses gestes ! Les camarades pourront choisir la même passade. Si une comparaison, si un souvenir s’évoque chez l’impassible mousmé ou la vahiné malicieuse, elles ne la communiqueront pas au second amant, elles ne pourront la communiquer. Elle est loin la France, la France où dans les ports, dans les séjours de congé, l’aspirant n’ose point se risquer à entreprendre une fille, défiant de ses brutalités et de ses moqueries ; où la route vers les maisons closes passe devant des guetteurs dangereux, tandis qu’un poids sur le cœur alourdit la marche.

Et pourtant ce n’est point quand même le lupanar, cet exotisme sexuel qui grouille. L’illusion, l’illusion chère aux cœurs latins, demeure. Car avec eux les officiers, pareils à tous ceux de leur race, transporteront deux dogmes par delà les mers : le mépris du lupanar, et la persuasion d’être amant avec l’une quelconque des hétaïres en liberté. Donc les yeux ne voient plus les mêmes maisons, les mêmes fonctionnaires du désir, le même choix, la même passivité. Un catéchisme se forme et s’apprend en même temps, dont les explications satisfont pleinement à la croissance de la petite fleur bleue.

Un lupanar, dites-vous, du moins le gigantesque Yoshivara de Yokohama ? Non point. Ne savez-vous pas que les mousmés y demeurent de leur plein gré, que les rues, formées par les maisons de plaisir, s’éclairent plus brillamment que les autres, que le mouvement de la cité y ondule tous les soirs, qu’enfin derrière les grilles ou les transparents, protégeant les expositions des Nipponnes, s’agite tout simplement la ruche d’une pension de famille ? Ignorez-vous que ces petites femmes, la plupart, y ramassent une dot ? Que beaucoup d’autres y sont envoyées, en pénitence, par leurs maris ? Enfin, sans prendre tant de peine à raisonner un grincheux, Loti ne vous a-t-il point délicieusement fait sentir l’abîme entre le Yoshivara et le Chapeau-Rouge ?

Loti ! Ecrasé, le grincheux n’insiste point.

Et pour bien se convaincre qu’il a tort d’avoir raison, il récapitule, lorsque revient la discussion classique, après un passé de plusieurs campagnes, il récapitule la diversité du cadre et la force de son enchantement. Le cadre ! Quelque spasme qu’ils y sertissent, les globe-trotters de la marine s’assurent ainsi la précision de souvenir qu’il souligne et qu’il limite. Oubliées les ordinaires préparations à l’étreinte hygiénique, évanouis les bruits de derrière le paravent, fondus les détails d’un confortable où ne saurait muser une véritable chair d’amants ! Il reste l’odeur d’encens emmêlée à la plainte du chamicen, il reste les valses gargarisées par l’accordéon tandis que pâme le « tiaré », il reste la chute des mangues mûres dans l’ombre que traverse le relent des flamboyants. En vérité, il n’y a que l’ombre elle-même, deux épidermes qui se confondent en s’ignorant, et une fantaisie qui peut, dans l’incertitude de son objet, l’harmoniser aux lignes du cadre. Les sens sont rois et comblés ; peut-être la vision seule est-elle confuse, peut-être se vérifie ce paradoxe « que la contemplation n’a plus aucune importance lorsque les deux faces sont rapprochées en deçà du punctum proximum ! »

Si elle est bien réelle cette hantise du cadre ? Si le désir fort des marins a le temps d’y songer sur l’heure ? Mais certainement oui, je sais, vous savez, Madame, fort convenablement sous-entendre l’énergie, générale et particulière des hommes de mer ; et vous doutez que cette… cette énergie dont on vous a conté merveille s’occupe à autre chose qu’à son activité. Veuillez vous détromper. On pourrait se contenter, en toute explication, d’affirmer que la mer n’a qu’une seule fois engendré Aphrodite. La thèse demande plus de généralité.

Ce qui est vrai, Madame, c’est qu’ici comme en bien d’autres choses, le temps ne fait rien à l’affaire. Et, bien plus, la dureté du service en campagne, les obligations des veilles sur des navires où les officiers sont beaucoup moins nombreux qu’en escadre, le peu de générosité de la nourriture, mille causes ne permettent au marin que de songer à son devoir, et fort peu à l’escale.

L’empressement est assez modéré pour que les souvenirs, heureusement, ne pèsent guère aux rêves, mais, à l’escale, il est trop réel pour qu’un dilettantisme de beauté ou de volupté promène un choix averti parmi une foule de possibilités. L’effort, déjà mince, se réduit au minimum en présence de la quantité, et, seuls quelques hasards d’accouplement se rehaussent de la qualité : Tahiti et Nossi-Bé, si extrêmes, si dissemblables dans la variété de leurs courtisanes rustiques, sont les succursales équivalentes de l’Eden à bon marché et sans garantie.

Les séjournants, comme il sied, ont eu le loisir et la nécessité de trier le tas. Pour le passant, pour le marin, il ne reste à sa soif qu’un lait, très abondant, mais sans la crème. Or, fonctionnaires ou négociants anémiques toléreraient, encore moins que sur la terre de France, l’infidélité de leur maîtresse, et encore moins celle-ci risque-t-elle la banale méprise de « perdre sa situation ». Ainsi se décante et s’agglomère une pâte de chair qui demeure à jamais la « femme d’officier de marine ». Quelques diamants y luisent, ou plutôt y resplendirent. Après des années les nouveaux-venus s’empressent encore à les faire chatoyer, parce qu’on les leur vanta.