L’exotisme a sa vieille garde. Sans fard et sans apprêt quelques vahinés, quelques Houves ou Betsimisarakas survivent, jeunes, à leurs années. Et les globe-trotters maritimes confondent candidement, pour retrouver les amantes telles que les leur dépeignirent des aînés, le cycle d’une saison et celui d’une campagne. Les noms fort peu variés aident à la confusion inverse et ainsi se renouvelle l’éternel baiser de Rara-Hu ou de Sammba sous les lèvres de leurs homonymes, successives adolescentes.

D’ailleurs il faut dire que le culte des amantes historiques n’a que peu de fidèles. Partout, au contraire, domine la recherche des primeurs, recherche que ne limitent plus des codes ou des apophtegmes. Non que la loi du climat s’impose souverainement au marin. Son geste n’est pas spontané de transposer les pubertés en même temps que les âmes ; c’est l’écume mauvaise qui vient de mousser au bord du désir. Et, la chair d’une jeunesse ridicule, le rut encore désordonné, la caresse mal apprise, s’il s’attache quand même à tenter les expériences permises ici, c’est parce que là-bas, en Europe, elles sont le murmure honteux ou le crime. Et l’inconsciente fanfaronnade fait mentir les préférences.

A quoi s’appliqueraient-elles d’ailleurs ces préférences ? La volupté de l’exotisme est très médiocre, et les lignes en sont uniformes. Ne craignez pas d’avoir à courber la tête pour avoir blasphémé, sous la malédiction des errants don-juanistes. Sans doute, graves, car, plus haut que Suez, la grivoiserie se limite à la gauloiserie, graves et un tantinet mélancoliques, ils auront sous-entendu, du fumoir au boudoir, les étreintes étranges que l’on ne peut dire, et des frissons que l’on ne peut doser. Vous avez droit de rire ; aucun ne précisera, et l’ésotérisme quelque peu ridicule de l’exotisme continuera d’être le panache.

La très simple vérité est que, fausse honte ou fierté, le jeu d’amour est français, pas même Européen. Non seulement les femmes semées dans les îles ignorent les caresses qu’on invente sans les apprendre ; mais elles répugnent à la plus prenante des leçons. Monotone est l’échange, obsédant comme la mer est le geste. Et l’on estimerait vainement que la première résistance chez la première amante serait seule difficile à vaincre, puisque la reconnaissance infinie doit suivre la haine qui se débat. Au même rythme, à un seul rythme, restent asservis les corps des maîtresses exotiques, sans qu’aucune crainte, aucun dogme, aucune raison ne la conditionne aussi unique. Entêtement de demi-brutes sans doute, ou plus probablement et très mystérieusement, volonté de réserver aux mâles de la race le détail des litanies sexuelles.

Et c’est ainsi que commence l’indignation des partenaires à la première des générosités de l’amant, le premier cadeau repoussé avec ardeur, celui dont les Saxonnes ont imposé le nom à travers les océans, le « French game » qu’elles méprisèrent jadis.

Ainsi l’on possède des vahinés, des congaïs, des mousmés pour les avoir possédées, et les marins, globe-trotters par force, se persuadent ainsi, comme les autres, de la douceur de voyager pour avoir voyagé. A quoi bon s’étonner ou railler ? L’extension à l’être, la règle immuable des intellectualités, ne saurait mieux se vérifier que dans les corps. Du moins c’est un devoir de guérir l’envie à ceux qui écoutent les évocations des lointaines hétaïres qu’ils ne verront jamais, et de leur assurer très sincèrement qu’aucune nuit australe ne vaut une passade de Paris.

Vaine serait, pour échapper au radicalisme de cette conclusion, la tentative d’une sélection entre les escales. L’exotisme, c’est le bloc. Seulement un tapis le recouvre, chatoyant comme un arc-en-ciel.

Voici la Chine d’abord : voici « toute la lyre » de Saïgon ; Che-Fou, Trouville d’Extrême-Orient ; l’horreur de Nan-King ; les affranchies jaunes de Frisco, et les ribaudes des troupes, autour de Port-Arthur ; Shang-Haï, rehaussé par des Oteros jaunes, Shang-Haï, marché de primeurs, puis le sadisme de Tien-Tsin, et les hasards étranges au cœur de la Chine des supplices.

A côté, un peu plus loin sur l’espace de la Terre si petite, Madagascar s’apprête. Y bruissent les cigales, créoles de Diégo-Suarez ; les Betsimisarakas aux chevelures roulées suivant les Sénégalais en colonne. La volupté et le sang se mêlent parmi les insurrections de la Grande-Terre ; Majunga apporte la révélation des Houves aux chevelures splendides. Le grand rut surgit de Vohémar à Fort-Dauphin. Et Nossi-Bé, laineux de verdure, dresse un fantôme de Tahiti.

Encore dénombrons les étreintes semées par les îles du Pacifique énorme : à Macassar, caricature de l’Inde ; à Nouméa, hideux des surprises de bagne et enjolivé par les métisses ; aux Nouvelles-Hébrides où point à peine une aube de féminité. Le flirt le plus précis comble les heures de Christchurch en Nouvelle-Zélande. L’Eden, le vrai, se découvre sous les arbres de Tonga. Tabou, Wallis et Mingareva, dans une même supplication, à l’Istar malaise, confondent des balbutiements d’hétaïres impubères et des tendresses de forbans. Sydney d’Australie ressuscite le Quartier Latin autant que le passage d’Auteuil ; et si le rêve casse en désillusion sur les routes de Tahiti, aux Marquises le royaume d’Aphrodite éblouit les plus merveilleuses des voluptés imaginées.