Ainsi s’agite, ondoie, rayonne, fulgure, hypnotise, le tapis splendide de l’exotisme, sous la mousson fraîche, au souffle des alizés parfumés, au gré du Khamsin de feu, au frisson des bouffées qui viennent de terres mystérieuses et inconnues. Puis, lorsque le vent de France, suroît ou mistral, a effiloché l’étoffe colibri, l’a dispersé aux profondeurs informes de l’espace et du rêve, il demeure le bloc tout nu, le bloc de l’exotisme. Pour le bâtir, les chairs diverses des mousmés, des congaïs, des vahinés, se sont trouvées extraordinairement pareilles, et les mêmes passivités, les mêmes gestes appris, le même sourire où la mièvrerie s’efforce d’être de la douceur en même temps que du désir, ont été brassés pour la coulée sans fêlure, avec laquelle s’ébauchera la statue érectée en symbole des femmes du lupanar mondial, silhouette résumée entre le nombril et les pieds.

Si les caractéristiques de chaque morceau d’exotisme n’importent guère, tôt uniformisées, si la différenciation des maîtresses lointaines ne s’impose pas à un même amant, la succession des cadres dissemblables peut seule faire croire à une variété infinie d’étreintes. Car le cadre en soi ne saurait magnifier davantage la volupté exotique. Qu’il soit le plus souvent splendide, neuf surtout, c’est accordé. Mais il n’apparaît pas que des souvenirs de chair rattachés à Venise ou aux lacs de Westmoreland doivent se préciser moins que ceux de Manille ou de Mangareva. Il faudrait joindre à l’explication une sentimentalité, pour le moment hors de cette psychologie, à savoir que moins d’amants unissent au souvenir d’une femme l’évocation de Manille ou de Mangareva, que par suite ils estiment leur possession plus complète et plus « historique », si l’on peut dire, que la possession révolue dans Venise ou dans Windermere. Cette sentimentalité-là n’est, à bien voir, qu’un des avatars de la multiforme extension à l’être ; n’y revenons donc pas.

Plutôt concevons-la dans la plus certaine et la plus forte de ses manifestations rapportées à l’exotisme, sa lutte pour la perpétuité, sa haine de l’instabilité. Non qu’il s’agisse de développer une théorie de l’arrachement : l’œuvre de Loti en demeure à jamais le plus merveilleux et le plus saignant des commentaires. Et la terrible analyse, avec des mots douloureux de toutes les petites morts avant la mort suprême, et aussi inadmissibles qu’elle, l’analyse a joint implacablement la psalmodie d’un de Profundis au chant de la joie de vivre, en les îles délicieuses. Du moins les livres admirables, s’ils n’ont pas fait penser tous les marins mal habitués à la pensée, ont souligné, pour les tiers impartiaux, la majeure des relations psychologiques qui, entre toutes les étreintes, spécialisent celle de l’exotisme.

Le dogme de perpétuité qui, si facilement, si inconsciemment, se glisse parmi les moindres échanges dans la terre-patrie, est, au lointain, par avance aboli. Aucune illusion de baisers éternels ne pare le premier baiser, si longue doit être l’escale, par exemple deux ans, sur une goélette de Tahiti. La séparation s’effare au milieu des plus ardentes communions ; et la spiritualité des lois chrétiennes se matérialise, implacablement heure par heure, dans le cauchemar du départ inévitable, des fins dernières. L’arrachement ! Voilà le véritable motif d’aimer l’exotisme en aimant sa douleur. Les plus intellectuels s’enfièvrent davantage à jouir de la minute sachant que les minutes pareilles sont comptées. Les autres, stupéfaits, se lamentent à la dernière minute, et, non rassasiés, se souviendront mieux qu’ils n’avaient jamais pensé que cette minute dût venir et combien alors elle leur fut lamentable. L’archange qui garde l’Exotisme s’appelle « Nevermore ».

Outre la réalité de cet arrachement, un atavisme maritime de deux siècles ou plus renforce le goût de l’exotisme, salé des larmes de la séparation. Répétons qu’aujourd’hui, à l’exception de deux ou trois stations, desquelles quitte à peine le navire affecté, les plus longs séjours à l’escale ne dépassent guère six semaines.

Autrefois la vie de mer n’était pas organisée comme elle l’est maintenant, et l’on aurait tort, une fois de plus, laudator temporis acti, de penser qu’elle était plus mâle et plus glorieuse. Il suffit, pour être renseigné, d’écouter les récits des officiers supérieurs ou généraux, les fois, très rares d’ailleurs, où il leur plaît de se souvenir avec sincérité. Les traversées étaient plus longues au temps de la navigation à la voile, mais, contrairement à l’opinion reçue, elles se présentaient assez souvent. L’escale consistait vraiment à attacher un morceau d’existence comme un lieu d’exotisme. Cinq, six mois, la frégate demeurait à Tahiti, ou en un port du Sud-Amérique. L’échange se fortifiait, les liens se créaient, la vie de France s’oubliait complètement, remplacée par la vie présente. Et si ce déracinement n’était pas pour faire plaisir aux femmes demeurées à Toulon ou à Brest, du moins il conditionnait pour les maris un arrachement réel autant que douloureux.

C’est donc cet atavisme qui suggestionne les marins de l’heure actuelle. La durée de l’escale a été complètement réduite, une campagne s’écoule presque entière entre des traversées multiples et courtes. Malgré tout, l’âme des pères s’agite dans les corps des fils, et, naïvement ridicules, ils apportent à la conclusion de leurs six semaines de repos exotique la farouche désespérance que les marins de Cook ou de Bougainville manifestaient en terminant six mois de nirvana autant que de volupté.

Cependant, puisque nous avons prononcé le mot de Cook, n’imaginons pas que les marins de toutes les nations ont la même chair devant l’étreinte de l’exotisme. Rappelons-nous comment la petite fleur bleue ne pousse que sur le sol français. Il serait malaisé de prétendre connaître exactement les frissons saxons, germains ou slaves. Peut-être le masque d’impassibilité des autres races que la race latine conserve-t-il des tendresses insoupçonnées pour le lointain ou des arrachements aussi saignants que celui de Rara-Hu. C’est peu probable. En tous cas, Italiens et Espagnols ne paraissent point suffisamment retournés par le charme de l’exotisme pour qu’un Loti y puisse germer, et il semble qu’ils ne comprennent guère l’essence de son adorable génie.

Seules les haines, les jalousies, les puérilités, les folies de l’amour français se transportent dans la sérénité des Iles. Et, ainsi que dans la statistique d’Europe, le bilan des catastrophes passionnelles se solde par un passif au désavantage de la France ou plutôt de ses officiers. Car, pour les chairs chaudes et les cœurs simples des matelots, le mirage affolant est le même, et, depuis l’ère des découvertes, la proportion des déserteurs, grisés par la douceur australe, doit être pareille dans toutes les marines.

Pardonnables, respectables même, seraient l’ardeur et la tendresse enfantine de ces passades lointaines, si elles correspondaient à l’éternelle recherche de l’unisson. Oui, il importerait peu, et les tiers sceptiques n’auraient alors aucun droit à juger que la science de volupté est nulle dans l’exotisme, que la caresse y est monotone, que les chairs y sont sans imprévu. Etre amant et maîtresse, mettre entre soi l’infini de ces deux mots, ne suppose pas absolument le devoir et la hantise de faire vibrer toutes les cordes de la lyre. Aussi bien que sur le sol de France les hyménées attendries jailliraient vers les « deux fondus en un », à Tonga ou bien à Diégo, à Tien-Tsin ou bien à Manille.