Nossi-Bé, l’autre Tahiti. Petite île, comme l’île délicieuse ; comme elle, terre chaude d’amour. Mais ici il faut s’étonner d’abord que ces douceurs de rêve puissent germer ; il faut dire avec des mots prudents très francs aussi, quelle distance sépare les amantes polynésiennes des sakalaves ; il faut pardonner aux officiers de marine, pour avoir connu l’Eden du Pacifique, de l’avoir rebâti à Nossi-Bé avec la tendresse du sol et la docile illusion des filles très nombreuses, avec aussi le contentement facile de désirs très jeunes. Et alors, la mauvaise part faite, revient à tous l’âme amie des nuits australes… Depuis la jetée, on marche sous la voûte des manguiers ; les mangues mûres tombent, coupant la faible voix des jets d’eau invisibles ; ou bien un « jack » détaché de la branche qui s’ébroue ensuite dans l’ombre, roule en tonnerre sur le zinc d’une toiture de case.

Des voix parlent un moment, des noms se répondent, piquant des roucoulements de rires, étouffés ou lointains. Puis dans le silence repris, le jet d’eau balbutie, mal remis d’une peur, semble-t-il.

Nossi-Komba.

L’île dressée, laineuse de verdure, sous la seule clarté stellaire apporte le mensonge de son fantôme à toucher la hauteur d’Hellville ; la baie, en bas, s’oublie dans l’union des deux terres. Et parmi la fragrance de vanille qui traverse d’un relent de spasme l’effluve continu des flamboyants, on marche plus vite, sans le savoir, vers les femmes dont la peau sent fort.

Leurs noms ? D’abord toute la dynastie des Tombou-Tombou-Safy, Tombou-Helli, Tombou-Lava ; puis Tani-Kelli, Saniwa, Anngui ; encore des noms français, Victoire, Marie, Rose ; tous de nuance claire ou de pensée légère.

Comment elles se déshabillent ? Oh ! les étoffes drapées, les lambas, ne donnent chacun en tombant que la sensation de la chère chemise de France, et rien de l’autre linge compliqué de France ne permet l’attardement et les délices successifs. Seulement parfois des colliers à plusieurs rangs s’embrouillent, et l’on aide, femme de chambre méchante, à prolonger l’impatience de l’amie…

Si elles vous aiment ? Si on en est sûr ? Mon Dieu ! comment dire cela à d’ironiques amants ? Comment ne pas mériter, restant sincère, leur pitié étonnée ? Tant pis ! Non, on n’est jamais sûr, et ce sera crié très haut. On ajoutera, bien bas, qu’elles ont appris des gestes pour qu’aucun ne serve seul à une heure meilleure ; plus bas encore, que dans une monstrueuse hypocrisie, candide quand même, elles veulent ne point terminer leur toilette d’avant, pour permettre l’illusion…

D’ailleurs, elles croient plaire davantage dans leur effort d’intellectuelles que dans leur simplicité d’amoureuses. Oui, d’intellectuelles, elles ne savent pas le français tout uniment. Marie Rose lit des romans de George Sand et, après avoir fermé Indiana, elle dit très sérieuse à son ami… : « Mon ami, si j’en juge par ce livre, tes femmes de France sont de vraies p… » Heureusement d’autres que Marie Rose ignorent George Sand. Celles-ci se contentent d’apprendre des chansons obscènes de lycée ou de caserne ; et les unes et les autres adorent la limonade très sucrée.

Sur toutes règne Charlotte ; Charlotte, qui habite au faubourg d’Andouane, est la proxénète-reine. Elle a des troupeaux. Le général-gouverneur lui accorde une concession à la Grande-Terre et elle viendra voir l’Exposition. C’est une camarade et une maman. Elle passe des matinées à bord. L’après-midi on reste à causer chez elle à Andouane, et l’on s’intéresse à ses nièces, mignonnes impubères, dont la virginité est promise à de longues échéances. Il y a aussi chez Charlotte, des cousins et des neveux, assez nécessaires depuis un certain 14 Juillet où elle se trouva trop seule devant les matelots en bordée.

Une chose marque d’originalité les amours d’Hellville ou ceux de l’île entière. De ces passades aussi bien que des unions plus longues qui retiennent en ménage une Sakalave et un officier, il reste presque toujours des traces ; les femmes souhaitent que le moment se prolonge, que l’amour devienne amitié.