Alors très souvent l’amant et l’amante se font « frère et sœur de sang ». Une cérémonie consacre l’échange. On s’attendrit un peu ce jour-là dans un cadre familial et l’on se fâche contre les sceptiques qui assurent que la solennité sert simplement à procurer aux petites femmes une orgie de limonade. Au reste, en dehors de cette manifestation sacrée, la langue de Nossi-Bé exprime d’un seul mot l’idée de si douce chimère, hélas ! aux blancs, de : « celui qui a été l’amant d’une femme et qui est resté son ami ».
Si les abandons des femmes Sakalaves ne se donnent que rarement aux Européens, ils se donnent presque aussi rarement aux mâles de leur race.
Mystérieuse, intelligente, méprisante, solide, une autre race existe dont les hommes sont là-bas les amants ardemment désirés : ce sont les Anjouanais, Arabes de sang presque pur. Effacés devant l’Européen, heureux seulement de le tromper en affaires, ils dressent leur souvenir irritant parmi les nuits. Et s’ils voulaient, ils veulent d’ailleurs parfois, ils organiseraient sur la terre malgache un syndicat d’alphonses souverains et chéris… Pourquoi ? Ils sont beaux, mais d’autres charmes les imposent aux femmes Sakalaves ; on pourrait presque dire des philtres. Outre leur virilité remarquable, ils ont gardé le secret des aphrodisiaques. L’ont-ils reçu de l’Orient passé ? Peut-être. Ils vivent en tout cas pour le spasme. Sous les allées d’Hellville des adolescents avec du sable émeuvent par avance la sensibilité de leurs muqueuses.
Vohémar.
Le spectacle est comique, en passant, tout à fait en passant. Il est artificiel aussi ; cependant il s’est glissé au milieu des choses non oubliées.
Le résident s’est composé un harem de petites Houves. Elles s’habillent à l’européenne, et elles valsent. Vraiment, le premier étonnement envolé d’une tête noire sur des corsages bleus ou roses, elles ne sont point grotesques. Le bal devient charmant, la fin de nuit est exquise, remplie du déshabillage si rare et de la science d’amour des petites filles aux belles chevelures.
Fort Dauphin.
Quelle désolation que cette baie qui pourtant enferme le plus de passé ! Un fort d’avant Richelieu encombre la falaise ; des collines se bousculent et au lointain s’estompent de tristesse au-dessus de lacs sans vie. La houle énorme et continuelle envahit le cirque trop étroit ; une plage de sable coupée d’épaves, garde des attitudes de long squelette blanchi où se reposent des corbeaux.
Et des matelots ont vécu là un mois, après le naufrage d’un navire de guerre. La terre, une fois de plus, peu habituelle, leur a soufflé des idées de sang et de viol. Et une nuit ils ont brisé les clôtures du campement, ils ont forcé les cases éparses des indigènes ; ils ont forcé des femmes, non pas des filles complaisantes, comme celles d’Hellville ou de Majunga, mais des femmes farouches qui les mordaient ou déchiraient leur sexe. Et l’antique histoire des races étrangères, condamnées à fournir toujours des vainqueurs et des vaincus, s’est revécue une fois près de flots lourds qui ne sont plus les vagues des tropiques, qui sont les houles mystérieuses de l’océan du Sud.