Des blanches, des Sakalaves, des Houves, des créoles, même des Japonaises. Mais comme le fait remarquer un fonctionnaire honoraire d’une fonction honorifique : « la Japonaise, comme l’anti-cléricalisme, n’est pas un objet d’exportation ».
C’est vrai. Alors il reste des chairs trop connues. Il reste autre chose, la blanche ignorée depuis un an, et qui vous refait un peu l’Aventure.
Japonaises de Tamatave.
Il faut bien en parler, puisque le quartier chaud de la capitale très vite devient un Yoshivara, que les mousmés y prennent un monopole que leur disputent mal les Sakalaves et dont se désintéressent les créoles. Et depuis des siècles, des dizaines de siècles, elles continuent le métier d’apporter leur chair par le monde, devançant les Colomb et les Cook, rencontrées partout avant que l’on sût la place de l’Empire du Soleil, semées dans la Carthage de Flaubert et l’Alexandrie de Louÿs. « Il en venait de plus loin encore : des êtres menus et lents, dont personne ne savait la langue… leurs yeux s’allongeaient vers les tempes… Elles connaissaient les mouvements de l’amour, mais refusaient le baiser sur la bouche… Entre deux unions passagères, on les voyait jouer entre elles, assises sur leurs petits pieds et s’amuser puérilement. »
Etrangeté ! elles paraissent plus faites pour cette grosse île éloignée du Nippon, que pour d’autres transplantations, celle de Saïgon par exemple. Leur goût exclusif du poisson cru déjà leur crée une fraternité matérielle avec les Sakalaves. Dans le sable des avenues elles enfoncent leurs socques aussi décidément qu’elles les claquaient sur le sol caillouteux de Nagasaki. Leurs veilleuses, leurs papiers dorés, leurs bâtonnets rouges sur l’autel minuscule des ancêtres, ont pu ne froisser ni étonner les Malgaches, seule race peut-être au monde qui ignore la moindre des conceptions de l’au-delà.
Ce ne sont plus des mousmés, ce ne sont plus des geishas, mais elles demeurent quand même de frêles choses, dont on a toujours la tentation de faire joujou, et c’est ainsi que les créoles, d’autres encore, s’en amusent trop et trop complètement. Vis-à-vis du mâle, elles demeurent, comme là-bas dans le Nippon, aussi dédaigneuses, aussi mystérieusement railleuses, aussi indifférentes ; mais elles exagèrent encore les défiances de leur propreté d’hermine. Et avant certains baisers, qu’ici elles consentent assez souvent à donner, elles se capitonnent les bajoues d’un rempart de papier.
Sur Ranavalo.
Paquebot Yang-Tsé, Février 1899. — C’est seulement après une presque demi-journée d’installation à bord ; seulement par le hasard des causeries avec ceux qui y sont, à ce bord, depuis la Réunion, comme Elle ; ce n’est que l’étonnement, rapide mais aussitôt renseigné, de voir occupée la cabine de luxe ; ce seul examen bref, bien juste précisé dans l’accoutumance aux allers et aux retours, qui révèle la passagère royale, Ranavalo. Le gouvernement de France a jugé bon de lui prendre son oisiveté après son pays. Sans doute, il est meilleur juge que l’errant dont la pensée, après des heures en ce voisinage, ne trouve une curiosité de la Houve, suprême « pandjaka », qu’au loisir de l’absinthe plus émeraudée sur la glace plus cailloutée et plus lisse. Cependant, après avoir écouté ceux qui peuvent savoir, il ne paraît pas que l’exil dans l’autre île, à trois jours de Fort-Dauphin, maintenait aux souvenirs des vaincus l’énergie d’une présence lointaine…
Au reste, Ranavalo quitte la Réunion avec joie.
De la hâte brutale parmi laquelle on la fit dévaler les pentes de l’Emyrne, jusqu’à la mer geôlière ; du filanzane, galopé entre les troupes, semées encore presque jusqu’à Tamatave, disparus les quelques-uns que la fortune mena coucher au Palais d’Argent ; des robes et des trésors, perdus entre les haltes et la reprise de la chevauchée, à l’aube, Ranavalo n’a regretté que les robes. Et elle en a commandé beaucoup d’autres à Paris, Paris qu’elle va voir, déjà ivre de sa légende.