L’épaisseur du mâle, accouplée à des maigreurs hiératiques de femmes, s’est portée au hasard sur la ligne des formes. A côté de filles dont la poitrine s’offre, moins large que la taille, d’autres soutiennent à peine des seins débordants sur une taille raide et étroite comme un bambou. Des croupes chevalines abondent ; des silhouettes effilées, traçant dans une verticale le dos et les jambes, sont fréquentes. Parfois des faces de bébés joufflus, parfois des visages tels ceux des affamés du Gange ; des bras courtauds ou des perches de moulins à vent, des cheveux crêpés ou des cheveux nattés jusqu’aux chevilles.
Seulement la diversité d’apparence ne se continue pas en diversité de tempéraments.
La femme, à Macassar, c’est l’esclave biblique, indifférente le plus souvent ; et, si elle ne l’est pas, trop humble pour oser le montrer de quelque façon. On vient, on ne revient pas, ignorant même si les charmeuses de serpents, entrevues au seuil des temples, ont gardé, elles seules, la lascivité de leurs pareilles du Népal.
Nouméa.
Le beau temps est passé où Nouméa, en train de devenir la cité du nickel, regorgeait de cocottes dans les rues et de bar-maids autour des comptoirs. Les miniers, les rouliers, les entrepreneurs improvisés dix-huit mois au long des routes entre le gisement et la côte, sont rentrés dans leurs rangs ordinaires, libérés qui ne sont plus que des demi-individus, ou commis dans les innombrables bureaux d’Etat. Sydney a repris les bar-maids ; les Françaises si recherchées, en veine d’aventure, ont trouvé plus loin, aux Amériques, des amis, ainsi que disait l’une, « aux pieds moins nickelés ». Les popinées ont reparu à la musique ; Nouméa est redevenu et pour toujours le bagne.
Les histoires sont effroyables que l’on conte des condamnées, parquées toutes, affolées par leur sexe. Les dernières sont celles-ci : quinze à vingt de ces femmes assuraient les services du principal hôpital de la pénitentiaire. Un caporal-fourier vint, vers le midi, faire signer des papiers. Tandis qu’il cherchait le major, quelques-unes le conduisirent, l’égarèrent dans les couloirs, l’enfermèrent enfin dans un cabinet reculé. Puis, rassemblant le troupeau des harpies, ensemble elles le violèrent, forcèrent sans relâche son désir, l’épuisèrent à mort.
Autre chose. Après avoir satisfait une folie, elles tentèrent d’assouvir une haine. Comme elles avaient fait de l’homme le matin, elles se mirent le soir sur une religieuse détestée. De toutes leurs caresses, elles polluèrent cette chasteté et cette sainteté. Puis elles s’efforcèrent, par des manœuvres inouïes, que le viol du caporal leur servît à déshonorer jusque dans l’avenir la chair de la vierge consacrée.
Leur vision est du cauchemar. Encore ne voit-on à peu près que celles dont un forçat a voulu pour femme. Et alors celles-là le gardent avec une jalousie atroce, qui tue et lacère au premier doute…
Cependant les indigènes fixées dans la ville, les anthropophages d’il y a cinquante ans à peine, promènent à la musique leur coquetterie enfantine et leur douceur d’animaux inférieurs. Le nom dont on les appelle les confond presque avec les vraies filles du Pacifique, popinées ainsi unies aux faufinées des Samoa ou aux vahinés de Tahiti. Simplicité et caprice des mots. Car, popinées, elles ne sont que des négresses aux cheveux crêpus et lèvres déformées, encore sœurs des Canaques errant par les monts de l’île, qui forcent eux-mêmes les cerfs et tuent avec le casse-tête et la sagaie.
Le soir, sur la place, dans l’ombre tiède alourdie par les relents des flamboyants énormes, elles tournent par bandes autour du kiosque. Elles marchent pieds nus ; leur tête floconneuse est nue ; mais, sans le moindre linge, sur leur corps, elles ont passé une robe éclatante de confection française, coupée et ornementée ni mieux ni plus mal que celles des Européennes de Nouméa, et qu’elles ont pu, au prix d’extraordinaires économies, acheter cent cinquante francs à la maison Ballande. Elles parlent français très suffisamment ; la surprise de leur chair est une chaleur impossible à présager, aussi amollissante que des vapeurs de bain ; et leurs enfants, la plupart, naissent avec de gros ventres comiques.