Il arrive que des hasards de conception les font mères de filles aux lignes pures, la peau à peine éclaircie, mais le visage plaisant et les yeux beaux. A ces filles, elles conservent par des précautions plus efficaces que des morales… la virginité, jusqu’au marché conclu avec quelque amateur riche, qui paiera le plaisir de couper lui-même et non pas au figuré, les derniers fils qui attachaient l’adolescente à son état de chasteté.

Puis ces métisses, maîtresses de leurs corps, deviennent les hétaïres ordinaires de Nouméa. Comme partout ailleurs, elles aguichent le passant, et comme partout, les cochers vous mènent à leur case.

Or, l’argent est rare dans la petite ville anémique ; bien souvent des libérés, travailleurs énergiques, amassent quelque pécule, en vendant des légumes ou des fruits. Et avec les métisses ils dépensent des virilités longuement mûries aux bagnes. Cela, c’est le rendez-vous honteux, caché. La métisse qui se donne à un libéré crève sous le mépris des fonctionnaires, est poussée du pied par eux, ne doit plus rien attendre de cette clientèle, la plus nombreuse naturellement. Oh ! la laide chose ! En tout lieu du monde, il faut trouver une étreinte criée en injure par les blancs tyranniques, quand même elle serait chauffée d’un vrai désir.

Juif, Chinois, ou libéré, sus à la bête immonde ! Et c’est encore Madagascar où glapit la note moins féroce, quand les Betsimisarakas, s’injuriant entre elles, l’une lance à l’autre un seul mot :

« Lilinaweï. » « Va coucher avec un caïman ! »

Nouvelles-Hébrides.

La nuit australe, merveilleusement stellaire et furtive, mêle à l’onde large des effluves de l’oranger l’âcreté brève du varech. Et c’est chose rare. D’ordinaire la mer Pacifique, sans flux, est aussi sans odeur. Ici, la brise absente, un clapotis flaque cependant, au lieu de la sérénité d’eau coutumière ; mais léger, à peine doux, tel à intervalle l’écrasement d’une large goutte de ruisselet sur une dalle de fontaine, à travers des mousses. Le murmure cassé perce des lignes de bananiers, la dernière ligne indiquant le sable. Parmi les premières lignes, des cases ; plus loin, tassées d’ombre, d’autres cases, et, si l’on monte, perdant le clapotis, une vibration qui halète comme des fléaux sur une aire où l’on bat du blé. Plus près, le parfum d’oranger s’étale en nappes, semble-t-il. Plus près encore, voici :

Des noirs, hommes et femmes dansent. Rythme enfantin d’ailleurs. Ils se tiennent par la main, en cercle, sans alterner les sexes. Le chant qui les balance, à ce que l’on en comprend, déclame deux vers, en crie un troisième, assourdit en plainte le quatrième. Les danseurs s’en vont à droite, à gauche, gagnent un pas à peine après chaque double couplet. Et la rapidité de ces courses alternées sur place, imite bien le halètement des fléaux.

Ces gens paisibles le soir, effrayés et cruels dans le soleil, sont primitifs entre les primitifs. Leurs femmes sont des femelles velues ; le musclage de leur corps déconcerte un peu le désir, mais leurs seins sont de marbre. Les colons épars et les missionnaires qui, depuis longtemps, s’efforcent d’en grouper autour des récoltes de bananes et de cocos, leur ont appris la valeur de la grande pièce d’argent. Depuis ils recherchent l’Européen, lui donnent, même consentants, l’illusion d’un vil préhistorique, et d’ailleurs, horrifiées par la souillure de son contact, en repoussent brutalement l’intimité suprême.

Christchurch.