Plusieurs resteront qui songeaient à des orgies prochaines, dont les sommeils se peuplaient d’« enfers » mexicains ou de Monte-Carlos contés vaguement ; plusieurs ont désappris déjà de frapper la femme avec le fouet court à lanière large ; plusieurs resteront parce qu’un regard, la voix est trop humble pour s’élever, parce qu’un regard les aura suivis jusqu’à la goélette…
Tahiti.
Syphilitiques, phtisiques, et alcooliques, telles sont, et toutes, les vahinés de l’île chantée. Des Rara-Hu se sont trouvées, nombreuses à l’âge d’or des découvertes dans le grand Océan, en plus petit nombre quand les Chiliens ont envahi, et infecté la terre au long du siècle, éparses depuis la possession française et l’absinthe. Mais une seule peut-être, en des jours aussi prochains que ceux du Livre, put symboliser la volupté du Pacifique, brisante d’étreintes nouvelles, mélancolique au travers de l’éternel arrachement. D’ailleurs, qui ne se souvient des dernières pages : « Depuis que tu as quitté l’île, la petite fille s’est prise à boire… » Maintenant la fierté des officiers de marine qui parlent des nuits de Papeete se traduit pareillement : « Oui, mon cher, tout le temps que j’ai passé avec elle, elle n’a jamais bu que du lait de coco. »
Hélas ! Frêles vahinés, pardonnables malades gourmandes d’alcool ! Longtemps après avoir quitté la marine, le duc de Fitz-James, énumérant des bonnes fortunes variées comme un caprice d’homme, donnait encore sa plus chère préférence de souvenir aux filles de Tahiti. Et un commandant cria à un aspirant, sans larmes au moment de l’appareillage : « Monsieur, vous déshonorez la jeunesse du Corps ! »
Jadis les vierges des cantons demeuraient douces et naïves, loin de Papeete. Les liqueurs maintenant s’en vont par le courrier dans tous les villages. Et l’argent gagné dans le commerce de la vanille fuit en rasades. Une année les gens du district de Papara, établis en une sorte de communisme, amassèrent plus de cent mille francs. Longtemps le courrier n’eut plus de rapports avec eux, longtemps on n’en vit plus un seul au marché de Papeete. Lorsqu’enfin un percepteur d’impôts fit la tournée des villages, il ne trouva que tonneaux défoncés et silence : le district entier était ivre depuis trois mois.
La lucidité des filles du moins est rieuse. Elles chantent par plaisir, elles chantent de l’amour ou des légendes guerrières, et les choses d’amour ont imposé leur nom aux traditionnels récitatifs que sont les hyménées. La gloire de l’île s’y exalte : la tendresse pour le sol, la conscience de ses délices uniques, enlacent leur merci aux appels de chair. C’est une sorte de litanie qui détaille les places d’adoration de la terre aussi bien que celles de l’amant, des Français chéris, « Rupe Farani ! » Des tribus de chanteurs ont recueilli les airs vagabonds depuis deux siècles, et les orchestrent à leur façon. Au 14 juillet, fête sacrée où s’étalent les robes nouvelles, il y a concours d’hyménées ; des groupes de quarante ou cinquante personnes s’en viennent de tous les districts, ou de Moréa, même des Iles-sous-le-Vent. Et pendant deux jours la plainte ardente à Aphrodite s’élève sur la Grand’Place de Papeete.
Les troupes ambulantes miment aussi des scènes en parties. Ce sont des danses piétinées où se déroule, par exemple, la figuration de la pêche à la baleine depuis le départ des barques jusqu’au dépeçage de la bête ; ou bien encore la vie d’un pâtre qui devient roi ; ou bien les aventures d’une Belle au Bois dormant. La grâce est beaucoup moins naturelle que dans les spectacles à peu près semblables au Japon ; la félinité des geishas ne se répète pas ici. Seul l’assemblage des masses dans le rythme retient le regard, et la suite du récit mimique matérialise mieux que tout rappel classique les mouvements du chœur antique. Strophe, antistrophe, épode, chacun des trois temps est nettement marqué. Ces coryphées ont le geste puissant de précision ; les ondulations des rangs font fleurir le désir, et le tiaré couvre le moment de sa fragrance.
Le tiaré ? Avec ses grappes sont tressées les couronnes, cerclées sur Les épais cheveux des Tahitiennes, dans la moindre photographie rapportée de là-bas. Son parfum pesant est l’âme de l’île, lourde comme la volupté. Le soir, sur le marché, les étals se couvrent de la fleur d’amour. Par deux ou par bandes, les vahinés vont et viennent entre les haies de marchandes. Quelques lanternes éclairent la place embaumée. C’est l’heure où les officiers descendent à terre ; les amants retrouvent là les maîtresses, et les solitaires y errent pour ne point s’en retourner seuls à la case.
Dans la petite demeure, la vahiné, femme d’un enseigne ou d’un lieutenant de vaisseau, joue bien les maîtresses de maison, au moins une heure, tant qu’elle se retient de boire. On voisine, on s’invite, on chante et on danse tous les soirs, furtivement les dédaignées prennent leur place au cercle de leurs amies avantageusement établies ; qu’importe une bouteille vidée de plus ? Lorsqu’à minuit le punch flambe, le couple des hôtes maugrée contre les invités qui leur diffèrent l’étreinte. En vain. Il leur faudra passer dans leur chambrette, sans essayer de remuer des corps de vahinés raides d’alcool. A leurs amants elles tressent des chapeaux. La paille en est surfine et la façon parfaite. Le chapeau souvent remplace la déclaration d’amour ; en tous cas, il dit l’invitation au double adultère. Alors « surgissent des drames, un peu grotesques sous les bananiers et autour des nattes qui potinent, un peu tristes quand des rancunes les transportent dans le service avec la différence des grades. Les vahinés y prennent rarement une part active, chair facile, à peu près indifférentes au goût exclusif d’une seule chair d’homme.
Le plaisir pour elles, presque toujours partagé dans l’étreinte, est plus tard d’avoir un enfant blanc. L’orgueil de cette maternité est inouï, et, non loin de Papeete, un fils du plus vert de nos actuels vice-amiraux croît parmi l’admiration du district.