Mais aussi c’est le domaine des blanchisseuses, accortes et fraîches, sous leur bonnet et leurs cheveux pâles, Mimi Pinson sans anémie. Les ordonnances qui, du bord, s’en vont leur porter du linge souvent prétexté, en causent entre eux après dîner, et les officiers ne peuvent ignorer souvent quelles faveurs ils ont partagées.

D’ailleurs les lieutenants de l’escadre anglaise n’en font point fi, meilleurs garçons que leurs camarades du Channel Squadron, par exemple. Quelquefois ils les paient avec des invitations reçues pour les bals du Town Hall. Quelques-unes, bien nippées, en profitent, et à un aspirant français qui s’informait, enthousiaste, du nom d’une danseuse assise dans un coin de l’immense salle, on répondit : « Her name ? Two pounds ! »

D’autres coûtent plus cher. Sur les champs de courses s’exhibent les filles cotées. Elles s’habillent avec un goût très sûr, et leur charme est certainement celui du monde le plus semblable à celui des Parisiennes. Peut-être connaissent-elles mieux les pedigrees, peut-être savent-elles trop la carrière de Trenton ou Carnage, ou Aurum. Leur société est charmante et vaut presque son prix, prix tel que les Australiens eux-mêmes, pour désigner ces horizontales, se servent du mot « harpers ».

Le théâtre leur fait peu ou point de concurrence. La mise en scène des ballets est splendide, les danseuses sont jolies. Mais ici, la pruderie reprend ses droits et les exagère en chantage. Si, confiant dans les regards échangés, l’on fit porter sa carte à l’entracte par un boy de service, l’enfant, tôt après, vous indique le chemin des coulisses. On va, on trouve le rat choisi, on se réjouit de n’avoir aucune désillusion, et l’on cause. Soudain apparaît une mère en furie ; le manager herculéen la suit. Elle hurle, il s’indigne : la loi est avec eux. Il faut être bien calme pour n’être point intimidé par la menace de quatre-vingts livres d’amende à payer.

Après ces épreuves au milieu de harpers ou beautés de music-hall, il fait bon retrouver les douces filles ou sœurs des hôtes. Les parties de campagne se succèdent. Dans les ferrys, on chante ; presque toujours une harpe et un accordéon se trouvent là pour soutenir les voix, ces voix de Sydney qui diphtonguent les voyelles. Le thé sous les arbres, s’accompagne de raisins miraculeux et des balançoires s’envolent au rythme de la musique en vogue, la Geisha ou le Mikado.

Comme à Christchurch, les sweethearts ont toujours en poche deux mouchoirs, mais, en outre, les mamans apportent parfois autre chose.

Mangareva.

Sérénité ! Pourtant les gens qui sont là, Américains rudes et barbus, y sont pour faire fortune, au sens le plus banal, le plus romanesque aussi, du mot. Les uns disposent pour l’embarquement dans la goélette le tas de coprat, et cette odeur de cocos vidés est l’odeur du Pacifique. Les autres peinent pour la nacre ; quelques-uns enfin surveillent les plongeurs qui ramènent les huîtres perlières. Derrière un rideau d’arbres le camp fume ; des enfants bruns pincent des cordes de banjo, et la ritournelle sonne à la bordure du lagon. L’eau, encerclée par la dune, s’alourdit en splendeur ; des barques d’écorce, nombreuses, mortes depuis des ans, mamelonnent le fond. La goélette tirée au sable, s’affaisse. Aucun cri d’oiseau.

Les hommes de Frisco, qui resteront exilés de l’Ouest cinq ans, dix ans peut-être, ont pris avec eux, dans l’île plate, des filles de Tahiti ou des Marquises. Et avec elles ils vivent, sans obsession du but lointain mais sûr. Ces femmes sont heureuses, et les aiment. Car, Américains ou autres, ces lutteurs sont des mâles. Pionniers, pêcheurs, baleiniers, déserteurs des navires, tous ont la colère qui fait trembler délicieusement ou les tendresses maladroites qui attendrissent. Jadis des pareils à eux, s’emparèrent de la Bounty et, avec les aïeules des amantes d’aujourd’hui, colonisèrent une terre ignorée longtemps. Maintenant, il n’y a pas six ans, le drame de la Ninhuoariti a reporté des rêves vers les forbans splendides, et les frères Rorique, avant d’émouvoir les belles dames de Brest, avaient, en de nombreux Mangareva, semé du désir aux vahinés.

Quand même sur eux et sur elles, sur un passé de meurtre ou sur un avenir de dollars, le ciel profond de Mangareva épand sa sérénité.