«De toutes les conditions, est-il dit dans les Mémoires du comte de Rochefort, il n'y en a point de si malheureuse que celle d'un gentilhomme.»[327] Les mêmes doléances se retrouvent, comme une antienne de misère, dans la plupart des mémoires de gentilshommes; relisez, par exemple, ceux du maréchal de Montluc et du comte de Montrésor; même lorsqu'ils parviennent à de hauts emplois, que de déboires, d'écœurements, de dépenses ruineuses! Si l'état de noblesse fut un privilège, il faut reconnaître que ce fut un privilège à rebours.

«Il est sans exemple, écrivait un généalogiste, en 1685, qu'aucune famille du Royaume qui fait profession des armes ayt pu longtems soutenir son élévation sans les bienfaicts du Souverain.»[328] La maison de Braque, à laquelle il appliquait cette observation, peut être présentée comme un type d'alternatives de grandeur et d'abaissement; les mêmes vicissitudes se constatent dans l'histoire de la plupart des anciennes familles, et l'histoire que j'écris en fournit plus d'un exemple.

«Le premier titre que l'on trouve de la famille de Braque est de 1009, sous Robert, lequel n'a point de suite jusqu'à un autre de 1144, sous Louys le jeune, qui n'en a point aussy jusqu'à celuy de 1211, sous Philippe-Auguste, qui est suivy jusqu'à présent (1685).»[329]—Arnoul Braque, chevalier, vivant en 1211, époux d'Erimberge de Beaumont, avait été à la croisade avec Mathieu, sire de Montmorency (1189). Cent et quelques années après, les Braque sont bourgeois de Saint-Omer,[330] puis de Paris. Arnoul Braque, fils d'Amaury Braque et de Jehanne de Montmorency, bourgeois de Paris, reçoit en 1339 de Philippe VI des lettres de noblesse.[331] Ses frères et ses fils sont, les uns bourgeois de Paris et changeurs, c'est-à-dire banquiers, les autres maîtres des comptes du duc de Normandie, trésoriers de France, conseillers et maîtres d'hôtel du Roi, trésoriers des guerres, sergents d'armes, écuyers des princes.[332] Nicolas Braque, chevalier, fils aîné de l'anobli ou plutôt du réanobli, «maistre d'hostel du Roy et général conseiller de nostre dict seigneur sur le faict de la guerre», combattit aux côtés de Jean II à Poitiers et fut pris par les Anglais avec son prince; en 1358, pour parfaire sa rançon, qui lui coûta la vente de ses terres, le Roi lui fit don de deux mille deniers d'or. Il fut un des ambassadeurs chargés de négocier la paix avec les Anglais. Le 3 septembre 1387, «Monseigneur Jehan Braque, chevalier, sire de Coursy, maistre de l'hostel des eaux et forestz du Roy nostre sire, et Madame Jehanne de Coursy (Courcy)[333], sa femme, exposent que durant le mariage de Noble homme Monseigneur Nicolas Braque, chevalier, seigneur de Chatillon sur Loing et de Sainct Maurice sur Laveson, père dudict Monseigneur Jehan, avec feue Madame Jehanne la Bouteillière, sa femme, auparavant veuve de Monseigneur Guillaume de Coursy, chevalier, père et mère de ladicte dame Jehanne de Coursy, ils avoient esté obligez de faire quantité de grosse debtes pour soutenir les despenses de plusieurs services que ledict seigneur Nicolas Braque avoit rendus à quatre roys ses maistres[334] Les dettes énormes, contractées pour avoir l'honneur de servir son prince et sa patrie, tel est le lot ordinaire du gentilhomme. L'arrière-petite-fille de l'ambassadeur, l'héritière d'un lignage allié aux Courtenay, aux Montmorency, aux Châtillon, aux Coligny, aux Stuart-Aubigny, Jehanne Braque, épouse un marchand de Sens.[335]

«La vie est une révolution continuelle où les uns montent de la pauvreté aux richesses, et les autres descendent des richesses à la pauvreté, n'y ayant rien qui soyt stable au monde; d'où il faut inférer que la Noblesse abattue se peut relever, et celle qui est élevée par la bonne fortune peut aussy tomber dans la décadence.»[336]

Dans les «Faictz de généalogie» articulés devant la Cour des Aides, en 1650, par «Pierre Allard, escuyer, sieur du Fieu, conseiller du Roy, lieutenant particullier assesseur criminel au bailliage et siège présidial de Montbrison, controlleur général des finances en la générallité de Lion, demandeur en entherinement de lettres de reabilitation à noblesse par luy obtenues le 9 aoust 1646.», il est dit «que Pierre Allard et ses descendans sont demeurés à Mezilliac, les descendans de Gabriel Allard à Montvendre en Daulphiné, et Louys Allard se retirast en Forests au lieu de la Grange de Leuvre, y fust marié, vescust noblement, portoit les armes pour le service du Roy, est mort investy des dignitez et quallitez requises à noblesse; que de Louys Allard est issu Denys Allard, ayeul du demandeur, lequel porta les armes quelque temps,[337] et n'ayant pas eu le moien de subvenir à la despence requise et nécessaire pour le maintien de sa noblesse et de celle de ses prédécesseurs, son père ayant laissé de grandes debtes à cause de la despence qu'il avoit faict pour le service du Roy, fust reduict à faire commerce de marchandises, et en iceluy a tousjours vescu et s'est comporté assez honnorablement....»[338]

«La plupart des maisons en France, disait Vigneul de Marville, se font par le négoce ou par l'usure[339]; elles se maintiennent quelque temps par la robe et s'en vont par l'épée. Un seigneur mange son bien à l'armée; ses enfants chargés de dettes défendent le terrain encore quelque temps par les procès; les châteaux deviennent des masures, et leurs descendants labourent la terre.»[340] Nous voyons, en effet, qu'en Provence le dernier rejeton de la très illustre maison de Porcelet, marquis de Maillane et souverains de Morville,—en Berry, des Monchy, qui ont des maréchaux de France, ducs et pairs,—en Auvergne, des Scorailles, dont était la duchesse de Fontanges, avaient quitté l'épée pour la charrue. Chaque province et presque chaque vieille race pourraient citer de ces écroulements.[341] Quelle maison plus illustre que celle de Villiers de l'Isle-Adam, le dernier grand-maître de Rhodes? Au XVIIe siècle, «elle est tombée dans une si grande misère, dit encore Vigneul de Marville, qu'on a vu, ces années dernières, à Troyes en Champagne, l'un des descendants de sa maison réduit à charrier de la pierre pour avoir de quoy nourrir son père... J'ai ouy dire à Mr de la Galissonnière, conseiller d'Etat, que lorsqu'il estoit intendant de Normandye, il avoit trouvé dans la recherche de la Noblesse qu'un des plus anciens gentilshommes de cette province et des plus qualifiés estoit réduit à labourer sa terre pour subsister.»[342] Nous verrons ci-après plus d'un autre exemple de ces décadences cruelles, fatalement terminées par une complète déchéance.

«Une famille élevée vient-elle à décroître, dit Mr le marquis de Belleval, elle roule sans s'arrêter jusqu'au bas de la pente.» Et il cite: les d'Amerval, issus des comtes de Boulogne, et les de Bernard, qui finirent dans la roture; les Gueschard, d'ancienne chevalerie, qui vivaient «dans une chaumière du village dont leurs ancêtres avaient été les maîtres pendant des siècles, et n'avaient d'autre ressource qu'une petite pension que leur faisait une famille jadis alliée à la leur»; les Desforges de Caulières, issus d'Adam des Fourges, écuyer, seigneur de Charville-lès-Givet, vivant au XVe siècle, qui avaient contracté des alliances magnifiques et occupé de grandes charges militaires. «Après avoir mené le plus grand état de maison, le vicomte de Caulières ne laissait à son fils que le souvenir de ses prodigalités et de ses splendeurs. Ce fils, pauvre, épousa sa servante et mourut, laissant treize enfants... Aucun d'eux n'a tenté de s'arracher à l'obscurité qui les envahit.»[343]

«Je pense, dit Rabelais avec philosophie, que plusieurs sont aujourd'huy empereurs, roys, ducs, princes en la terre, lesquels sont descendus de quelques porteurs de rogatons ou de coustrets, comme au rebours plusieurs sont gueux de l'hostière, souffreteux et misérables, lesquels sont descendus de sang et ligne de grands roys et empereurs.»[344]—«Il y a peu de familles dans le monde, dit La Bruyère, qui ne touchent aux plus grands princes par une extrémité, et par l'autre au simple peuple.» Georges Dandin, sermonnant son fils, dans la comédie des Plaideurs, déborde de dédain bourgeois pour la noblesse pauvre:

Qu'est-ce qu'un gentilhomme? Un pilier d'antichambre.

Combien en as-tu vu, je dis des plus hupés,