Bonnes gens qui ne pouvez vivre

Sans piper et charlataner,

Ne regardez dedans ce livre

Que pour vous y voir condamner.

Quatre ans après la mort de Molière, Guillaume de Besançon publiait un autre pamphlet non moins virulent, Les Médecins à la censure. L'extraordinaire faveur dont ils n'avoient cessé de jouir depuis des siècles[399] était le secret de cette envieuse animosité. La médecine menait communément aux honneurs les plus grands; aux gentilshommes appauvris elle rendait la fortune et leur rang; aux roturiers elle ouvrait les portes de la Noblesse. «Je suis de la vieille noblesse, dit Béroalde de Verville, non admise par médecine, ni mairie, ni eschevinage, ni lettres.»[400] Les anoblis «par médecine» sont effectivement innombrables. Charles VI combla de biens Renaud Fréron, son «premier physicien», et anoblit sa femme, fille d'un tavernier du Roi.[401] Ce même prince anoblit en 1393 maistre Bernard Coursier, licencié en médecine.[402] Raphaël de Taillevis, médecin du duc de Vendôme, reçut en 1556 des lettres de noblesse.[403] Mr le marquis de Rivoire la Bâtie cite plusieurs médecins dauphinois, les Villeneuve, les Darcier, les Davin, etc., anoblis par Henri III et Henri IV.[404] On ferait un gros livre avec la nomenclature des anoblis «par médecine»; on en ferait un gros également avec la nomenclature des gentilshommes esculapes: René de Fallaque, «escuyer», médecin fameux au XVe siècle;[405] «noble homme et sage Mr Jacques Turgis, chevallier et docteur en médecine qui decedda lan 1483 le 17e mars»;[406] «Salmon de Bombelles, chevalier, conseiller et premier médecin du Roy»[407] en 1509, d'un vieux lignage représenté aux croisades;[408] un Saporta, médecin de Charles VIII;[409] en 1525, Jean du Buisson, écuyer, docteur en médecine, d'une ancienne maison de chevalerie normande, aussi représentée aux croisades;[410] Guillaume de Baillou, médecin au XVIe siècle, de race chevaleresque;[411] Honorat de Castellan, en 1560, conseiller et médecin ordinaire du Roi, premier médecin de la Reine, époux d'Antoinette de Libel, dame d'honneur de la Reine-mère;[412] en 1632, le petit-fils d'Antoine Dubost, écuyer, puis chevalier, est médecin à Lyon.[413] La maison de Montlovier, très ancienne en Dauphiné, «déchut peu à peu du rang qu'elle avait occupé, et nous voyons Joseph de Montlovier, bourgeois de Crémieu, s'établir à Crest, où il fut consul en 1683. Son fils, Louis de Montlovier, se fixa à Vienne où il exerça la médecine.»[414]

C'étaient de gros seigneurs que les médecins d'antan, et l'orgueil de ceux qui parvenaient à s'insinuer dans le service de la Cour s'élevait parfois jusqu'à l'insolence.[415]

Tous les honneurs leur pleuvaient, sans parler des richesses, comme l'eau court à la rivière; Arnulphe, 47e évêque d'Amiens, était fils de Roger de Fournival, médecin de Louis VIII et de Louis IX;[416] les chirurgiens mêmes pouvaient prétendre à tout; Pierre de la Brosse, chirurgien-barbier de saint Louis, devint le premier ministre de son fils. Robert du Lyon, médecin de Louis XI, fut gratifié du contrôle général de la recette de Bordeaux, charge très lucrative, avec permission de ne pas quitter la cour[417]; Ange Cato, autre médecin et aumônier de ce prince, fut nommé à l'archevêché de Vienne;[418] Adam Fumée, médecin de Charles VII et de Louis XI, devint maître des requêtes et fut commis par Charles VIII à la garde des sceaux. «Il s'apprend des Mémoires de Mr de Marolles, abbé de Villeloin, que Guillaume, cardinal d'Estouteville, commissaire du roy Charles VII pour la réformation des universités du royaume, permit aux docteurs de la faculté de médecine de porter la robe rouge.»[419] Les grâces pleuvaient encore sur les protégés des médecins; en 1392, par exemple, Jehan le Gentilhomme déclare que «le Roy luy avoit donné la forfaiture de Jehan Ernault, à la prière de messire Bertran du Guesclin, lors connestable, dont Dieu ayt l'âme, et de maistre Gervays Crestien, lors phisicien du Roy».[420] Après ce que l'on vient de lire, comment s'étonner de la morgue des «maistres en physicque», de leurs rapides enrichissements, de leurs sceaux aristocratiques,[421] de leurs fructueux cumuls,[422] de l'arrêt du Conseil du Roi, du 4 janvier 1699, leur confirmant le droit de prendre «la qualité de Nobles»,[423] qu'ils le fûssent ou non? Comment s'étonner surtout que les traits de l'envie et de la satire n'aient pas épargné ces favoris de la fortune? Mais, en pensant aux gentilshommes appauvris, déchus, qui cherchèrent à se relever par la profession médicale, on soupçonne que beaucoup de médecins avaient été d'abord les favoris de l'infortune.

CHAPITRE XXIII

Molière tue les apothicaires.—La vérité sur ses victimes.—Profession non dérogeante.—Nobles apothicaires.—Apothicaires gouverneurs de villes et prévôts des maréchaux.—Maréchal de France, petit-fils d'apothicaire.—Petite-fille d'apothicaire, femme d'un du Guesclin.—Jean l'apothicaire, époux d'une Châtillon.—Le bâton de maréchal et le pilon d'apothicaire.—Comment on commence et comment on finit.—Le coup de pied de l'âne.—Comment on se relevait.