Si Molière, avec l'arme terrible du ridicule, blessa les médecins, ce ne furent pas ses seules victimes; car on peut dire que l'impitoyable comique tua les apothicaires. Aujourd'hui, leur nom n'est plus qu'un archaïsme, nous ne les connaissons guère que par Molière, et la gauloiserie s'accommode complaisamment de ces fausses couleurs. Or, les apothicaires n'étaient pas ce qu'un vain peuple pense; inférieurs aux médecins par la hiérarchie, ils leur furent quelquefois supérieurs par le savoir, et tel apothicaire fut un parfait érudit, entouré d'une grande et légitime considération.[424] Hiérarchiquement supérieurs aux chirurgiens, «ils prenoient leurs degrés dans les universités, et, s'ils n'estoient docteurs, au moins ils estoient licentiés, bacheliers ou maistres aux arts. Dans un tiltre recognu à Angers le 9 septembre 1471, l'apothicaire de René, roy de Sicile, duc d'Anjou et Comte de Provence, prend les qualités de Noble et d'honorable, et tient mesme rang que le physicien ou médecin.»[425] Je surprendrai sans doute plus d'un de mes lecteurs en disant que la profession d'apothicaire, considérée comme un art, ne dérogeait pas à la noblesse, à moins qu'il ne s'y joignît quelque trafic, comme l'épicerie. Entre les innombrables lettres de relief de dérogeance accordées par les Rois, on n'en trouve pas qui visent l'exercice de cette profession. Les descendants d'Antoine Courtin durent se faire réhabiliter, non parce qu'il avait été apothicaire,[426] mais parce qu'il avait tenu des terres en fermage.[427] «Les Roys de France, dit Papon, toutes fois et quantes qu'ils ont fait des édicts des mestiers.., ont tousjours excepté les mestiers et arts des Apoticaires et chirurgiens»,[428] qui ne pouvaient exercer qu'après avoir subi un examen en présence de deux médecins et de douze maistres et prouvé leur suffisance. Au XVIe siècle, comme les grands bourgeois, les apothicaires étaient qualifiés «sire»;[429] au XVIIe, «noble homme»,[430] et même, comme les conseillers au parlement, «monsieur maistre».[431]

On voit au musée du Louvre le sceau de Guillaume de la Blachère, apothicaire du XIVe siècle.[432] La somme de considération dont jouissaient les apothicaires, avant le temps de Molière, nous est indiquée par plus d'un fait significatif. Jehan de Nant, apothicaire du Roi en 1473, reçoit une pension de quatre cents livres, considérable à l'époque;[433] de lui descendait peut-être Charles de Nans, maistre apothicaire de Six-fours, qui fit enregistrer en 1699 ses armoiries, d'or au chevron de sable chargé de 3 aigles d'argent;[434] et il n'est pas hors de propos de noter qu'il y avait une ancienne famille chevaleresque du même nom.[435]

Gervais Neveu, d'abord marchand droguiste apothicaire, fut ensuite gouverneur de Sablé, et résigna son gouvernement, en 1510, en faveur de son fils puîné; l'aîné fut l'aïeul de Roland Neveu, dont la fille unique, Renée, dame d'Auvers-le-Courtin, épousa Gabriel du Guesclin, conseiller au parlement de Bretagne.[436]

En 1505, Claude, reine de France, fait don à Julien Baugé, son apothicaire, de la terre et seigneurie d'Ingrande, près Blois.[437] Jean Maillard, fils d'un apothicaire de Paris, fut reçu auditeur des comptes en 1623.[438] Antoine Courtin, apothicaire en 1628, fils d'apothicaire, fut prévôt des maréchaux de France en 1647.[439] Tel apothicaire reçut des lettres de noblesse, sans discontinuer sa profession,[440] preuve manifeste qu'elle n'était pas dérogeante. Le bisaïeul du maréchal de la Meilleraye, Nicolas Fauques, était apothicaire. «Cela ne prouve rien contre la naissance, dit très justement à ce propos un érudit gentilhomme; nous voyons trop souvent, hélas! les descendants des plus grandes races réduits à de modestes professions, et j'en pourrais citer un grand nombre, si je n'étais retenu par un sentiment de discrétion que le lecteur comprendra.»[441]

On vient de voir un du Guesclin épouser l'arrière-petite-fille d'un apothicaire; voici mieux encore: en 1278, «Chastelaine de Chastillon» est veuve de «Jehan l'apothicaire de Dijon».[442] Il n'est pas douteux que maints nobles appauvris embrassèrent cette profession, tant que la satire moliéresque ne l'eut pas déconsidérée. Le 29 octobre 1390, Charles VI ordonne de payer «à Estienne de Marle, nostre varlet de chambre et apothicaire, ung roolle qui a esté veriffié et signé par nostre amé et féal phisicien maistre Regnaut Freron».[443] En l'église du Saint-Sépulcre, à Paris, se lisait cette épitaphe: «Cy gist honorable homme Blaise Seguier, marchand apothicaire, bourgeoys de Paris», décédé en 1510.[444] Charles de la Chapelle, marchand apothicaire à Montluçon en 1580, était d'une ancienne maison chevaleresque de ce nom.[445] A Saint-Eustache de Paris, au-dessous de deux écussons, se lisait cette épitaphe:

«Cy gist honnorable homme Jacques Blondel, vivant appoticaire du Roy et maistre appoticaire espicier et bourgois de Paris qui deceda aagé de 67 ans le 14e jour de décembre 1621. Aussy gist honorable femme Geneviefve Patin, veufve du dict deffunct.»[446] Il n'est pas téméraire de supposer que cet apothicaire descendait de «noble homme Jacques Blondel», vivant à Paris en 1516 et figurant dans un acte avec des chevaliers de Flandre,[447] et que sa devise, Crescit in adversis virtus, gravée sur sa tombe au pied de son écusson, le rattachait au fidèle écuyer de Richard Cœur-de-lion.—Autre épitaphe, à Saint-Jacques de la Boucherie:

«Cy gist honnorable homme Claude de Baillon, marchand apoticaire et espicier et ancien consul de ceste ville de Paris. Il decedda le 7 de juin 1639. Priez Dieu pour luy!»[448]

Claude de Baillon, apothicaire, espicier, bourgeois et consul de Paris, était le troisième fils de Michel de Baillon, écuyer, petit-fils de Guy de Baillon, guidon de la compagnie d'hommes d'armes du preux La Hire. Et quel était le père de ce Guy? «Pierre de Baillon, chevalier (neveu du mareschal de Baillon), tué à Poictiers en 1356; gist aux Jacobins de Poictiers.»[449] Commencer par le bâton de maréchal, et finir par le pilon d'apothicaire! Quelle instructive addition à faire au triste et curieux chapitre de Mr le marquis de Belleval intitulé: Comment on commence et comment on finit![450] Le Mercure galant, gazette des ruelles de cour, n'était pas tendre aux fils d'Hippocrate, et son éclat de rire semble un écho de Molière:

Le père médecin, l'aïeul apothicaire,

Le bisaïeul peut-estre encore pis que cela,