—J'avais deviné juste, dit-il d'une voix parfaitement calme. Pauvre amie! Voulez-vous m'accorder la faveur de vous tâter le pouls?
—Faites! répondit Pauline d'un ton de défi.
—Il paraît, reprit le Normand en lui palpant le poignet d'une main douce et légère, que le climat des tropiques n'est pas sain à de trop jeunes cerveaux. A quel âge avez-vous quitté Ceylan? Avez-vous eu les fièvres de l'Inde? Avez-vous avalé, dans votre enfance, quelques-uns de ces subtils poisons dont vous parliez tout à l'heure?
—Je suis, repartit Pauline, aussi saine d'esprit que de corps.
—Trop arrêtée, dit Pottemain, cette opinion ne serait chez vous qu'un symptôme de plus, songez-y.
Pauline comprit, se troubla en pensant à certaine statistique qui range et dénombre, à côté des erreurs judiciaires, les erreurs volontaires ou non de quelques médicastres, prompts à enfermer des gens raisonnables, mais incommodes, dans des maisons d'aliénés.
—Ah! dit-elle en s'affermissant contre son émotion, ce serait là votre plan de campagne?
—Oh! certainement, dit le baron, je dépenserais jusqu'à ma dernière pistole plutôt que de laisser une maladie aussi grave, compromettre une santé—malgré tout—aussi chère, sans épuiser tous les moyens de la science, toutes les ressources de l'art!... Mais, voyez, il suffit souvent de la volonté, au début de ces affections funestes, pour en triompher pleinement. Essayez de vous raidir contre une aberration dangereuse. Quand cette malheureuse idée d'avoir en face de vous un étrangleur de l'Inde vous assiège, faites effort pour penser à autre chose. Vous parlez de la nature, vous l'aimez, fiez-vous à ses inspirations. Elle doit vous rapprocher d'un homme qui vous aime et qui vous en a donné la plus rare et la plus éclatante preuve, dans un siècle où le secret ressort de tous les actes n'est que l'intérêt. Venez alors à moi, rassurez-vous, en vous appuyant sur moi, contre vous-même. Tenez, je vous plains: je ne vous en veux pas. A force de me voir vivre à côté de vous en paix et en bonne amitié, à force de trouver en moi une obligeance continuelle et une inaltérable bienveillance, vous surmonterez votre mal et vous bannirez loin de vous les diables bleus!... Cela vous va-t-il? Que vous coûte un essai? Je vous défierais bien de me haïr et de me soupçonner, si vous aviez vécu un ou deux ans avec moi. Tenez, un exemple: quand aujourd'hui on viendrait vous dire que M. Jacques de Guermanton a fait cuire un petit enfant pour le manger, vous ririez au nez du dénonciateur... Si vous étiez un peu médecin, comme moi, vous connaîtriez l'influence occulte de certains viscères sur l'état cérébral. La femme plus que l'homme est en butte à ces influences et la jeune fille plus que la femme. Bien souvent sur la déclaration du médecin le criminaliste lui pardonne. Hé bien! vous sentez-vous un peu réconfortée et rassurée? Promenez-vous, prenez de la distraction, mangez et buvez largement, car les fonctions de l'estomac influent aussi sur la tête. Suppliez-vous d'être heureuse comme je vous en supplie moi-même et, pour y parvenir ne causez pas sans fin avec votre propre manie et votre propre douleur...
Ces paroles, qu'elles fussent hypocrites ou sincères, offraient à l'infortunée la seule chose qu'elle pût souhaiter à cette heure: le moyen de gagner du temps.
Appelant alors à son aide une diplomatie aussi contraire à son habitude de penser tout haut qu'à sa loyale humeur, elle dit à son geôlier: