Le ton discret et poli de son interlocuteur parut inspirer un peu de confiance à la jeune femme. Néanmoins elle secoua la tête et répondit:

—Hélas! monsieur, vous ne pouvez rien pour moi!

—La nuit tombe, repartit le jeune homme, vous êtes sinon malade... du moins fatiguée... permettez-moi au moins, si vous n'êtes pas du quartier, de vous remettre sur votre route et de vous accompagner à votre porte.

—Je ne vais nulle part! soupira l'étrangère.

Le jeune homme eut un geste d'étonnement. Il se tut un instant et considéra curieusement son étrange voisine.

Un voile épais, une capeline noire rendaient du côté du visage toute investigation impossible. Les mains, gantées de noir, étaient trop petites pour appartenir à une femme du peuple. D'ailleurs, la voix de l'inconnue et son langage avaient déjà révélé en elle une personne cultivée. La coupe et l'étoffe de la robe ne marquaient rien que la pauvreté. Quant aux pieds, ils dépassaient à peine le bord de la robe et il n'était donc pas possible de porter un jugement sur la façon dont ils étaient chaussés.

La bizarrerie de la réponse que lui avait faite l'inconnue ne fit qu'augmenter la curiosité du jeune homme.

—Enfin, reprit-il, vous ne comptez pas passer la nuit sur ce banc?

—Monsieur, dit tout à coup la dame qui parut avoir pris un grand parti, puisque vous voulez bien insister, je vais vous répondre... Je n'ai aucune raison de vous tromper et d'ailleurs le mensonge est antipathique à ma nature... Je suis tout simplement ce qu'on appelle en allemand Heimathlos, c'est-à-dire de ces gens sans patrie, sans famille, sans nom, que ballotte à droite et à gauche la destinée, toujours muette sur les desseins qu'elle a pu former, en vouant au malheur de pauvres humains qui n'avaient point demandé à naître. Que je m'appelle Clémentine ou Julie... peu importe... Mon véritable nom ne vous apprendrait rien... Je suis aujourd'hui sans ressource aucune. Il me restait un seul espoir... qui vient de m'être enlevé tout à l'heure... Une dame qui jadis connut ma famille, qui m'a, à une certaine époque de mon enfance, un peu servi de mère pouvait venir à mon secours. Je viens d'apprendre qu'elle repose depuis deux ans là-bas... au cimetière. Vous savez tout ce que je puis vous dire...

L'étrangeté de cette déclaration, faite dans une langue irréprochable et avec toute la grâce d'une personne distinguée, quoique l'inconnue confessât naïvement n'avoir ni nom, ni naissance, plut au jeune homme, autant que lui aurait déplu la classique histoire de toutes les aventurières, qui se résume à dire: