—Je suis Mme de X... J'ai dû me séparer d'un mari brutal et jaloux qui me maltraitait. Jeune, ne pouvant me suffire par le travail, auquel ma naissance ne m'avait pas destinée, j'ai trouvé d'abord dans l'amour d'un homme généreux un appui passager que les rigueurs de sa famille m'ont fait perdre, etc., etc...

Et ce refrain:

—Je cherche un cœur... et quelqu'un qui me mette dans mes meubles!...

—Madame, dit-il avec une douceur affectueuse, il y a plus d'une similitude entre votre sort et le mien. Je ne suis point Heimathlos, il est vrai... Je m'appelle Raymond Darcy et je possède un état civil en règle... mais je suis, pour le reste, aussi déshérité que vous, de telle sorte que je vous plains et que je vous supplie d'accepter, sans scrupule et sans appréhension, l'aide provisoire et désintéressée qu'un honnête homme vous offre... Il fait tout à fait nuit... Vous avez froid... Vous avez faim peut-être?

—Merci de la compassion que vous montrez à une pauvre femme découragée et exténuée, et, faut-il l'avouer? n'ayant ni dormi, ni mangé depuis quinze heures... Mais un peu de pain est tout ce que je veux prendre... Seriez-vous assez bon pour m'en procurer?... Avec cela et un verre d'eau, je serai tout à fait mieux...

—Mais pas du tout, reprit Raymond, c'est l'heure où moi-même je vais prendre mon repas... Et je dînerais mal en songeant au triste souper que vous souhaitez faire... Voyons, ayez un peu de confiance en moi... Acceptez mon bras... Oh! je ne vous conduirai pas dans un grand restaurant tout doré, mais dans une humble gargote, telle que peut la choisir un pauvre employé à deux mille francs par an...

La dame noire sourit à travers ses pleurs et elle fut sans doute subjuguée par l'accent plein de franchise de son interlocuteur, car, sans répondre, elle se leva et appuya son bras sur celui de Raymond.

—Je suis content de vous voir enfin raisonnable! dit le jeune homme.

Un instant après, ils étaient attablés tous les deux au fond de la salle commune d'un petit restaurant de la rue Lepic.

Raymond fit les honneurs de son maigre dîner à la pauvre affamée qui mangea, tête baissée, après avoir à demi relevé son voile.