Le visage de l'étrangère prit subitement une expression de mécontentement.

—Oh! pardon, reprit le jeune homme, je disais cela, parce que la beauté...

—L'observation est blessante et inutile, riposta la dame noire. Je ne suis pas... je n'ai jamais été de celles qui comptent sur leur figure...

—Mille excuses, madame, mais vous ne m'entendez point. Dans les beaux magasins de Paris, une belle personne bien élevée et bien mise est aujourd'hui de rigueur... Etre demoiselle de comptoir, c'est encore un emploi... Hors de là, je ne vois rien qui procure de quoi vivre, à moins d'un de ces talents innés qui poussent au théâtre, ou de ces études qui permettent de se livrer à l'enseignement... et encore pour l'enseignement vaut-il mieux être plus laide et moins distinguée que la mère des enfants que l'on instruit, parfois une grotesque parvenue...

—Vous êtes privilégiés, vous autres, hommes! soupira l'inconnue, vous avez au moins un refuge, les administrations!

—Quel refuge! soupira Raymond, non moins tristement.

—Mais enfin, reprit la dame, ne croyez-vous pas sincèrement qu'avec de l'honneur, quelques talents, du travail, une femme puisse se tirer d'affaire? Parlez franchement!

—Un homme, pas toujours! Une femme, je ne sais pas... Je n'ai pas remarqué, je doute même...

—Vous êtes Parisien, vous, monsieur, sans doute? Vous savez, dans tous les cas, l'enfer de Paris par cœur... Tenez, pour m'éclairer, dites-moi votre histoire...

—Soit, je vais vous raconter une biographie que ne sait personne... Écoutez-moi donc si vous en avez la patience... Je suis né en province d'une famille très honorable d'industriels... Par malheur j'ai apporté en naissant une vocation maudite... je dis maudite, parce qu'elle ne correspond à aucune carrière positive... Nommerai-je cette vocation? Les voleurs eux-mêmes trouvent ici-bas les choses prêtes pour eux... Ils ont des hôtels à Poissy et à Clairvaux... Ils ont leurs voitures cellulaires, leurs cuisiniers, leurs médecins, leur escorte en grand uniforme, leurs tribunaux particuliers... Enfin, s'ils ne mènent pas sur terre une vie de sardanapales, du moins ne les laisse-t-on mourir ni de faim, ni sans confession... D'excellents prêtres accompagnent les criminels à l'échafaud quand ils y montent et, tout comme s'ils étaient MM. de Thou et de Cinq-Mars, ils peuvent donner le spectacle d'une belle mort! Finalement, comme disait je ne sais quel assassin de marque, «il vaut mieux mourir en état de grâce après un crime que de risquer l'impénitence finale, en descendant platement le fleuve de la vie!»