Moi, madame, je ne suis pas né avec ces sauvages instincts; je n'ai jamais pu voir souffrir une mouche, encore moins la faire souffrir... J'aimais autrefois les hommes beaucoup plus que les chiens, aujourd'hui ce sont les chiens que je préfère! Etre utile aux hommes et recevoir en échange leurs encouragements et leurs éloges me paraissait le but de la vie... Mais les signes particuliers du passeport phrénologique que m'avait délivré la mère nature étaient mauvais. Jugez-en: Vocation littéraire accentuée!

Naître dans de pareilles conditions quand on n'a pas de fortune, c'était déjà jouer de malheur... Bref, je débutai dans la presse provinciale. Je ne fis qu'y végéter, bâillonné par les actionnaires de journaux sans lecteurs, harcelé par la polémique et empêché d'y répondre quand il n'y avait d'inconvénient qu'à me taire, ou empêché de me taire quand j'aurais préféré ne rien dire. Les tortures du talent appliqué à la rédaction des faits-divers sont comparables à celles du cavalier de haute école condamné à monter une bourrique à rebours en lui tenant la queue...

N'y tenant plus, je vins à Paris, bien résolu à me faire une place dans les lettres...

Je croyais trouver là un chemin plus facilement ouvert à ma bonne volonté, mes goûts m'entraînant du côté de l'étude, non du côté des estaminets, où je n'ai jamais aperçu, en fait de bibliothèques, que des râteliers de pipes ou de queues de billard. Je n'étais pas assez pauvre, quoique vivant économiquement, pour me refuser du linge blanc. J'avais les mains propres et je ne portais jamais le deuil sous mes ongles. Je n'étais pas plus débraillé dans ma tenue que dans mes propos. J'avais lu beaucoup, avec suite et avec fruit; j'avais cherché dans le style quelque chose de plus que la sonorité des mots. Enfin, j'avais toujours, par naturelle inclination, évité la bohème.

Eh bien, madame, la malechance s'acharna sur moi, en dépit de tous mes efforts. J'eus beau entasser nouvelles sur nouvelles, romans sur romans, écrire des drames, des voyages, des études historiques, nulle porte ne s'ouvrit devant moi.

Puis sur ces entrefaites, mon père étant mort, ne me laissant que des dettes, j'en fus réduit à façonner des charades et des énigmes pour les journaux de modes et un jour vint où, me sentant rouler sur la pente qui conduit à la Seine ou à l'hôpital, je dus songer enfin à choisir une carrière ou un emploi qui pût me procurer du pain...

Je me souvins d'un ancien ami de ma famille, qui était directeur d'une Compagnie d'assurances sur la vie. Je me présentai à lui. L'entretien que j'eus avec ce digne homme me charma par un mélange de gaieté et de bon sens. Il y avait plus de philosophie dans cette tête que dans vingt tomes de morale, et, séance tenante, il me procura un emploi modeste dans son administration.

Il y avait longtemps que je ne mangeais plus à ma faim et, songeant à l'irruption de quelques pièces de vingt francs dans mon porte-monnaie, quand viendrait l'échéance d'un premier mois d'appointements, je me prosternai devant le veau d'or avec la ferveur d'un estomac jeune, avide de pommes de terre frites!...

Et voilà comment, madame, d'homme de lettres incompris je devins rond-de-cuir... Et voilà comment il m'est permis ce soir de vous offrir un modeste et frugal repas...

La dame inconnue avait écouté ce récit, débité sur un ton enjoué, avec un intérêt soutenu.