Un jour que, tête basse, Raymond Darcy descendait la rue Bonaparte, il se trouva nez à nez, à hauteur de la rue Jacob, avec un bel homme ayant l'allure d'un militaire et âgé seulement de quelques années de plus que lui.
Ce monsieur, dont les traits étaient vaguement connus de Raymond, ne lui sembla pas beaucoup plus gai que lui-même.
Il était même plus pâle, mais il se tenait plus droit et, sous les revers de son pardessus déboutonné, Raymond aperçut à sa boutonnière le ruban de la Légion d'honneur.
Il faisait ce matin-là un froid assez vif, dont le passant ne paraissait pas s'apercevoir et il ne fut rappelé de sa rêverie que par le mouvement analogue et simultané que fit Darcy aussitôt que leurs regards se croisèrent.
Ils hésitaient encore lorsque le plus riche et en apparence le mieux situé dit à l'autre:
—Raymond Darcy, n'est-ce pas?
—Aussi vrai que vous êtes M. de Guermanton! riposta l'employé d'assurances.
—Quoi! reprit le premier, élevés jadis tous deux au même collège, nous nous sommes tutoyés!... Pourquoi perdre ces bonnes habitudes?...
—Tu le veux? s'écria Raymond. Eh bien, je ne m'en tiendrai pas là!
Et il étreignit dans ses bras son vieux camarade aussi ému que lui.