Il racontait comment le baron Pottemain avait eu la fantaisie d'épouser après une femme riche une femme pauvre et jolie qui lui avait apporté en dot une chaumière et son cœur; comment la discorde avait éclaté dans le ménage presque dès le premier jour; comment les choses étaient allées si loin que pour fuir, apparemment, un être détesté, Pauline avait cherché un abri de l'autre côté du rideau terrestre, comptant bien que le baron n'aurait pas, comme Orphée, la fantaisie de l'y suivre.

Rapprochant ensuite les décès des deux châtelaines, il en tirait cette conclusion que le Normand devait avoir en lui quelque chose de rare et d'inconcevable, ce qui, à vrai dire, n'élucidait pas la question.

Plus d'une fois, il arriva à Romagny d'être présent à cette petite conférence sur la Belle au Bois-Peillot, comme le vicomte appelait Pauline, mais, bien que mieux informé que son ami, il gardait toujours un silence prudent et soucieux.

S'il arrivait à Charaintru de l'interpeller, de le prendre à témoin, de vouloir lui faire raconter le rôle qu'il avait inconsciemment joué dans le drame, le sculpteur répondait par des phrases évasives ou des monosyllabes, comme un homme à qui ce genre de conversation ne pouvait qu'être parfaitement désagréable.

—Enfin, ne cessait de répéter Charaintru, tu ne me feras jamais croire, après la comédie que tu as jouée avec le baron pendant toute une nuit—nuit que, par parenthèses, je n'oublierai jamais, car tu me l'as fait passer à la belle étoile!—tu ne me feras jamais croire, dis-je, que tu ne savais pas d'avance le fin mot de toute cette histoire. Voyons, pourquoi n'as-tu jamais voulu me dire le mobile qui te faisait agir?

—Parce que tu l'aurais répété.

—Ainsi, c'était un secret?

—Non, mais discrétion pure... Je ne suis pas seul intéressé dans la question.... donc je n'ai pas le droit de parler.

—Tu vois, tu étais complice?

—Hélas! complice inconscient d'une aventure bien triste et bien simple... que tu connais comme moi!