Jacques se sentit complètement rassuré. Il était impossible qu'un soupçon pût jamais germer dans l'esprit de la châtelaine à l'égard de la compagne de Raymond.
Toutefois, en femme pratique qu'elle était, Mme de Guermanton chercha à deviner le caractère de Darcy, par une lecture attentive des lettres datées du Morvan, car elle ne pouvait admettre qu'il suffit d'avoir été employé d'assurances pour être bon administrateur.
Elle y remarqua une extrême conscience dans la direction des travaux, la recherche des économies, l'application des méthodes nouvelles. Elle y vit, de plus, que l'intendant avait été homme de lettres et, chose dont Jacques avait oublié de lui parler, qu'il était époux et qu'il allait être père. Elle lui pardonna la Compagnie d'assurances, la littérature et le reste, en pensant qu'il allait augmenter les revenus. L'époque des moissons, que Raymond y fût pour quelque chose ou qu'il n'y fût pour rien, amena des résultats magnifiques. En outre, les châtelains de Guermanton reçurent avis que Mme Darcy venait de mettre au monde un superbe garçon auquel on avait donné les prénoms de Jacques-Maurice.
Jacques montra de ces nouvelles une vive satisfaction et, vers la moitié des vacances, à peine avait-il passé un mois avec ses enfants qu'il annonça tout à coup l'intention d'aller ouvrir la chasse à Rouchamp et de s'entendre avec Darcy pour les coupes de bois projetées.
Mme de Guermanton, qui n'avait nulle envie de suivre son mari, chercha en vain à le détourner de ce dessein. Il partit et elle fut quelque temps sans recevoir de lui aucune nouvelle.
Jacques, de son côté, n'avait pas annoncé à Raymond sa visite, de telle sorte qu'il tomba comme une bombe au milieu d'un ménage qui, au lieu de profiter des facilités grandes d'un château vide pour s'étendre, s'était restreint à un ancien pavillon de garde et avait suspendu aux solives du plafond, au-dessus du piano même de Marguerite, des épis de maïs et des fusils de chasse.
Quand M. de Guermanton découvrit l'heureuse maisonnette, la première chose qui frappa sa vue fut un spectacle charmant.
Contre l'ordinaire de ce temps, où l'on voit des villageoises transformées en dames et se plaisant à échanger le fichu rouge, la croix d'or et le bonnet rond contre des parures citadines, Marguerite, belle comme une oréade des métamorphoses d'Ovide, était assise sur le seuil de sa demeure dans un négligé champêtre.
Une paix profonde régnait dans sa physionomie et elle regarda un moment le voyageur sans le voir, mais lui l'avait reconnue.
Sur une chaise de paille, un peu renversée, Marguerite allaitait son enfant. L'un de ses genoux, se croisant sur l'autre, avait fait tomber, du pied suspendu, le petit sabot d'érable à talon qui lui servait de pantoufle et sa chemise de fine toile pour toute robe trahissait des épaules et un sein dignes des pinceaux du Corrège. Ses cheveux noirs étaient négligemment tordus et relevés au sommet de sa tête. Marguerite avait survécu à Pauline, mais à la façon dont l'été survit au printemps.