M. de Guermanton maudit une fois de plus l'inopportune indiscrétion du gommeux. Toutefois il montra, sans retard, la lettre qu'il venait de recevoir à Marguerite, qui pleura d'attendrissement en reconnaissant l'écriture de celle qui avait été son amie et son hôtesse et qui versa quelques larmes plus amères, en constatant la froideur glaciale de ces mots: «notre ancienne institutrice...»
Cette communication, faite à Pauline en l'absence de Raymond, ramena fatalement la conversation entre elle et M. de Guermanton sur le pénible et scabreux sujet qu'ils évitaient en présence de Darcy.
Pauline tenait à marquer tout le regret qu'elle éprouvait à cette heure d'avoir souffert l'annexion à Bois-Peillot d'un lot considérable, par suite de la donation que Jacques lui en avait faite à elle, pour la marier, et désormais en pure perte. Aussi lui dit-elle:
—Si jamais nous devenons riches, Raymond et moi, je vous rendrai la valeur de cette parcelle de terre... J'y tiens!
—Votre mari m'a déjà fait cette restitution sans le savoir, en doublant la valeur de la propriété que je lui ai confiée, dit Jacques avec une délicatesse égale à celle de Mme Darcy. Parlons d'autre chose. N'avez-vous pas laissé derrière vous, à Bois-Peillot, en dehors de fâcheux souvenirs, aucune trace que votre intérêt actuel vous commande d'effacer?
—Pardon, mon ami, dit Pauline. Il y en a une qui me trouble excessivement et que j'avais omise d'abord dans les incroyables épreuves que j'ai dû traverser. Un franciscain, qui a reçu ma confession quand j'étais à Bois-Peillot, a été chargé par moi de certains papiers qu'il devait remettre au Procureur de la république sur un avis de moi, ou au bout d'une année expirée... dans le cas où il apprendrait ma mort... Je m'attendais alors à être assassinée... Ces papiers contenaient la preuve des crimes qui ont supprimé l'infortuné Pastouret, ancien intendant du baron, comme la première châtelaine de Bois-Peillot, et qui pouvaient amener ma suppression dans des conditions analogues, si ma vie était jamais devenue un obstacle sérieux pour le baron!... Mais, voulant me réserver de surseoir à l'exécution de cette cruelle justice, et ne m'étant décidée même à la suspendre sur la tête de l'assassin que pour prévenir de nouveaux crimes, il était convenu que sur un simple avis de moi, parvenu dans le courant de l'année, ces dénonciations seraient livrées aux flammes... Or, le terme fatal est dépassé... Depuis quelque temps je ne vis plus... Je ne passe plus un jour sans parcourir dans les feuilles la rubrique: Tribunaux, m'attendant toujours avec terreur à y lire l'arrestation de M. Pottemain, sous la prévention des crimes que j'ai énoncés!... Pour le monde, aujourd'hui, je suis morte... Il m'est donc difficile de communiquer avec le franciscain sous mon nom actuel, et je me souviens exactement des dernières paroles que nous échangeâmes:
—Si, d'ici à un an, à partir de ce jour, vous n'aviez reçu de moi nul avis dans aucun sens, faites parvenir ce pli au Procureur... Aujourd'hui, je ne veux plus savoir si le baron mérite ou non le sort que je lui avais préparé, car moi-même je suis coupable d'une faute, d'un crime peut-être!... A qui pardonne, Dieu a promis le pardon! Ainsi donc, le devoir qui s'impose à moi est de mettre à néant mes dénonciations, laissant Dieu faire désormais justice lui-même, et je ne sais quel moyen choisir pour arriver à cette fin nécessaire... J'ai donc recours, dans cette perplexité... à vos bons conseils...
—Je comprends vos scrupules, répliqua M. de Guermanton, et je les approuve. Je veux tout faire pour les lever... Il y a d'ailleurs là une question de sécurité pour vous-même... Oui, Pauline, il faut, comme vous le dites, arracher le papier fatal des mains de ce capucin... J'irai, je lui parlerai et muni d'un mot de vous, j'arrangerai tout... Comptez sur moi! Il est clair qu'entre mon départ qui aura lieu après-demain et l'heure où nous sommes, rien ne sera survenu du côté de Bois-Peillot, après une année entière de silence et d'oubli.
—C'est bien ce qui m'effraie, dit Pauline, en frissonnant. Il y a maintenant un an que je m'évadais de Bois-Peillot! Le malheur marche si vite! Et puis, vous le dirai-je, je suis, depuis quelque temps, en proie à de sinistres pressentiments... J'ai des cauchemars... Cette nuit encore, je voyais le baron courir à toute bride et fondre sur cette paisible retraite, pour piétiner, sous le sabot de son cheval, le berceau de mon pauvre enfant!
—Les femmes ont des nerfs, dit Jacques en souriant. Elles construisent souvent des drames sur une impression fugitive. Gardez-vous de vous livrer à ces sinistres rêveries! Je suis là, Pauline, et je n'ai que faire de vous dire que l'ancien capitaine retrouverait son épée, un pistolet, un couteau, s'il s'agissait de vous défendre!