—Voilà, dit Pauline, qui avait changé de couleur, un récit qui pèche contre la vraisemblance. Ce monsieur ne m'a jamais vue! Pour ma part, je serais curieuse de connaître le visage et l'histoire d'un homme assez fou pour songer à moi.
—Il prétend, au contraire, repartit Charaintru, vous avoir aperçue une fois, mademoiselle, et avoir conservé de cette vision une impression très vive. Quant à lui, si vous me demandez mon avis, il n'est pas très beau, comme je vous le disais tout à l'heure. D'autre part, puisque vous paraissez désirer être renseignée sur lui, Pottemain serait un baron d'assez fraîche date, si l'on en croit la chronique qui le donne pour arrière-petit-fils du citoyen Pottemain, sans-culotte normand redoutable, ayant mangé sous la Terreur de la chair fraîche d'aristocrate et du bien national à pleines dents.
—Encore vos médisances qui vont leur train! fit Mme de Guermanton. Mon Dieu, comme vous êtes inconsidéré dans vos propos!
—Allons, bon! dit Charaintru, j'ai encore mis, sans le savoir, les pieds dans un jeu de quilles. Au surplus, c'est mon habitude. Je passe pour n'avoir fait que ça toute ma vie. Il faut en accuser seulement ma sincérité. On peut la maudire, mais quand on m'a entendu, on sait le menu des choses.
—Permettez, dit Jacques, on le sait dans la mesure où vous le savez vous-même.
—Soit! Puisqu'il vous déplaît de voir ces dames aussi bien informées que moi, n'en parlons plus! Il me reste à remplir la seconde partie de ma mission... Du diable si je me doutais ce matin revenir de Bois-Peillot chargé d'une ambassade! Mon ami Pottemain aurait une offre à faire à M. de Guermanton et il m'a prié de vous demander officiellement s'il vous serait agréable de le recevoir?
—Mais sans aucun doute, repartit le châtelain. Pourquoi pas?
—J'avais pensé, continua Charaintru, à une partie de chasse que nous organiserions et au cours de laquelle nous pourrions rencontrer le baron, ceci pour masquer la solennité gênante d'une première entrevue.
—Soit, dit M. de Guermanton. Ce projet me paraît sage et nous le mettrons cette semaine à exécution.
—Maintenant, je vous demande la permission d'aller quitter mon costume de cheval.