Maintenant, quelle pouvait être la pensée du baron en recherchant la visite d'un ami oublié et lui montrant ce qu'il ne montrait à personne?
C'est ce que Charaintru se promit d'éclaircir.
Si l'on en juge par les ouvertures que lui fit le Normand, l'événement l'avait servi à souhait.
Aussi rentra-t-il à Guermanton, radieux et triomphant.
Avec une exubérance de termes et de gestes extraordinaires, il raconta les péripéties de son voyage, la réception princière qu'on lui avait faite, mais il insista surtout sur l'impression étrange qu'il avait ressentie quand il avait vu surgir au milieu de ce site désolé, sur le perron du manoir délabré, la silhouette du baron, tout de noir vêtu, dans lequel il avait eu toutes les peines du monde à reconnaître l'ancien clubman.
Et comme le portrait physique qu'il faisait de son hôte tournait à la satire, Mme de Guermanton l'interrompit:
—Mais M. Pottemain, dit-elle, est très distingué par ses sentiments, à ce qu'on assure. Et à défaut des grâces de nos jeunes gens à la mode, dont il manque peut-être un peu, il est intéressant par ce veuvage prématuré qui a fait, de sa vie, un tête-à-tête avec un tombeau.
—On ne s'en douterait pas à l'entendre, reprit en riant M. de Charaintru; il doit avoir récemment chargé son cœur sur son dos, las qu'il était de le porter en écharpe, et je ne serais pas surpris que la besace de devant fût ouverte et prête à accueillir de nouveaux sentiments. J'en juge par la question la plus extraordinaire qu'un veuf puisse poser, s'il n'a pas le projet de convoler en secondes noces.
—Racontez-nous cela bien vite! s'écria Mme de Guermanton.
—Voici, reprit le vicomte. Pottemain m'a demandé si je connaissais Mlle Pauline Marzet, quels étaient son origine, ses tenants et ses aboutissants. J'avoue avoir été tout d'abord assez embarrassé et il m'a fallu un instant pour comprendre qu'il s'agissait de mademoiselle, dont les traits aimables sont mille fois mieux gravés dans ma mémoire que son nom et sa généalogie.