A Paris, heureusement, on trouve toujours un public bienveillant, lettré, délicat, tout prêt à applaudir aux tentatives nouvelles, quand elles sont intéressantes et dictées par un sentiment artistique; le succès constant du Théâtre-Libre, depuis quatre années, votre présence dans cette salle ce soir sont la meilleure preuve de ce que j'avance.

Je résolus donc de raconter l'histoire de ma pièce, comment l'idée me vint de l'écrire, par suite de quelles circonstances elle fut jouée, par suite de quelles autres elle ne fut pas reprise, puis de terminer en donnant lecture de cet acte, qui fit couler plus d'encre qu'il n'en fallut pour l'écrire.

Ce sont toutes ces raisons qui m'ont amené aujourd'hui devant vous, mesdames et messieurs. Tout à l'heure j'aurai étalé devant vos yeux les pièces du procès. C'est vous que je constitue les juges en dernier ressort de mon différend et votre accueil me dira si j'ai eu raison de protester contre une mesure que je persiste à considérer comme monstrueuse—en attendant votre verdict.


Il y a cinq ans, je venais de publier mon premier livre: La Chair. Je reçus un soir la visite d'un de mes bons amis, un auteur dramatique distingué, M. Louis Tiercelin, qui me dit:

—Mme Crosnier, de l'Odéon, à qui M. Porel accorde un bénéfice, est venue me demander un acte inédit. Je n'ai rien de prêt. Mais je viens de lire ton livre. Il contient une nouvelle: En Famille, qui m'a beaucoup frappé. Il n'y a presque rien à faire pour la transformer en un acte très original. Au surplus, jette les yeux sur ce scénario que j'ai préparé. Toutes les scènes y sont indiquées. Il n'y a presque qu'à copier dans le livre. Si tu veux écrire cet acte, nous serons joués sur la scène de l'Odéon. Je vais informer Mme Crosnier que j'ai ce qu'il lui faut.

Comme bien vous pensez, j'acceptai avec d'autant plus d'empressement que je n'eus aucune peine à me convaincre que mon ami Tiercelin avait raison. De plus, Mme Crosnier avait fait valoir qu'elle s'était assuré le concours de beaucoup d'artistes en renom. Elle devait jouer le rôle de la mère, Saint-Germain le rôle du père. Il n'y avait pas à hésiter. Le soir même, je me mettais à l'œuvre et à quatre heures du matin mon acte était écrit.

Hélas! il n'était pas revenu de la copie que Mme Crosnier nous informait qu'il y avait contre-ordre. M. Porel lui donnait comme bénéfice la première de la reprise de la Vie de Bohème.

Tristement, j'enfermai mon manuscrit au fond d'un tiroir. Il y resta dix-huit mois.

Ce fut Antoine qui l'en tira.