Il venait de donner sa première représentation d'essai sur la petite scène du passage de l'Elysée des Beaux-Arts, et il était à la recherche d'éléments nouveaux pour la seconde quand un ami commun lui signala mon acte.

Un mois plus tard, il voyait le feu de la rampe, en même temps que la Nuit bergamasque d'Emile Bergerat, mais après combien de péripéties dignes du Roman comique!

En ce temps-là, le Théâtre-Libre n'était pas dans ses meubles. Nous avions répété un peu partout, dans une arrière-salle de marchand de vins, dans un logement vacant, à la lueur d'une bougie, posée sur le marbre de la cheminée, avec une vieille malle pour figurer la table.

Directeur, auteurs, acteurs, tout le monde fut admirable de constance et de résignation, mais combien nous fûmes récompensés!

Cette seconde représentation d'essai fut un triomphe. Auguste Vitu qualifiait ma pièce «d'eau forte sanglante écrite d'une main ferme et sûre, d'une main d'ouvrier». Francisque Sarcey déclarait qu'il n'aimait pas ce genre de théâtre, mais qu'il était bien forcé d'avouer que cet acte était fait de main de maître.

A ma joie se mêlait un peu de déception. J'ai toujours aimé le combat et je m'étais, au cours des répétitions, accoutumé à l'idée que ma première pièce soulèverait des protestations, que peut-être il y aurait bataille, et voilà que tout le monde était d'accord pour la trouver charmante.

Bref, le lendemain le Théâtre-Libre était fondé définitivement et vous savez quelles glorieuses étapes il a parcourues depuis.

Deux ans après, Antoine, qui avait joué En Famille à Bruxelles, avec un très grand succès, et qui avait l'intention de donner différentes pièces de son répertoire en matinées publiques sur le théâtre des Menus-Plaisirs, songea à mon acte.

La censure opposa son veto, M. Fallières étant ministre.

Antoine n'ayant pas donné suite à son projet, je ne songeai pas à protester. C'eût été un coup d'épée dans l'eau, puisque aussi bien la pièce n'eût pas été jouée.