Il y a un public—et vous en êtes la preuve—pour toutes les manifestations artistiques, et ce serait vous faire une injure gratuite et que vous ne méritez pas que de vous supposer moins intelligent que le Larroumet de chez nous, ce directeur des Beaux-Arts français qui, lui, n'admet que le genre noble.


Comment m'est venue ma prédilection, je ne dirai pas pour le peuple, mais pour cette partie du peuple qu'on est convenu d'appeler les voyous?

Tout au début de ma vie littéraire, le souci de l'existence matérielle me força de prendre une carrière, et j'en choisis une qui devait me mettre à la source de tous les documents, qui devait être pour moi une mine inépuisable d'observations.

Je devins secrétaire de commissaire de police.

Cette carrière, par laquelle est passé un homme auquel je garde une profonde reconnaissance, Philippe Gille, l'auteur des Charbonniers, une comédie qui se joua dans son bureau avant de se jouer sur la scène des Variétés, on sait avec quel succès, devrait être l'école de tous les jeunes gens qui se destinent à la littérature.

En cinq ans, j'ai traversé trente-quatre quartiers, soit comme secrétaire suppléant, détaché partout où mon concours était jugé nécessaire par l'administration, soit comme secrétaire titulaire, et j'ai acquis là une expérience de la vie que vingt ans d'existence indépendante ne m'auraient certainement pas donnée.

C'est une grave erreur de croire qu'on n'a affaire dans les commissariats qu'à la lie de la société, qu'à des malfaiteurs arrêtés pour un délit quelconque. Certes, on est à même de voir de près toutes les variétés de coquins, mais il arrive fréquemment que des jours s'écoulent sans qu'une arrestation soit opérée dans un quartier, et cependant dans le bureau ne cesse de défiler une foule de gens qui viennent consulter le commissaire ou son secrétaire, lui faire leurs petites confidences, lui demander aide, conseil ou protection.

A Paris, et plus spécialement dans les quartiers populaires, le commissaire, le quart d'œil comme on l'appelle, est l'arbitre suprême de toutes les contestations, le juge naturel de tous les différends, même les plus intimes. On ne remue pas une paille qu'il n'en soit averti.

La femme vient y raconter en pleurant que son mari a découché, le mari qu'il soupçonne sa femme; la maîtresse vient s'y plaindre d'avoir été abandonnée par son amant. A chacun le commissaire donne une consolation, un bon conseil, et que de drames sanglants, son intervention n'a-t-elle pas souvent évités!