Les gens du peuple, et même du bas peuple, ne sont pas plus mauvais que le commun des mortels. Ils sont calomniés par ceux qui ne les connaissent pas.

Je me souviens qu'à mes débuts, j'arrivai rempli à leur égard d'abominables préventions. Je fus bien vite converti et l'étude que je fis des milieux populaires fut pour moi une révélation.

Je ne viens pas dire qu'il n'y ait pas parmi eux d'affreux bandits; au contraire, ceux qui se mêlent d'être mauvais sont formidables, pour cette raison, que n'ayant jamais reçu aucune instruction, aucune éducation, ils ignorent la plupart du temps la notion du bien et du mal et suivent leurs instincts bons ou mauvais.

Ils deviennent des ouvriers, honnêtes à leur manière, sans préjugés ni scrupules, mais incapables de faire du tort à leur prochain, ou des coquins qui ne reculent devant aucun crime.

Mais ce qui subsiste toujours chez eux, même chez les pires, et c'est en cela que consiste leur supériorité sur leurs semblables des hautes classes, ce sont certaines vertus naturelles trop peu en honneur chez les êtres civilisés. Pas une de ces bêtes humaines chez qui on ne retrouve, à un degré qu'on ne saurait imaginer, le courage indomptable poussé jusqu'à la férocité, le point d'honneur, le respect de la foi jurée, l'amitié dévouée jusqu'à la mort, la mémoire des bienfaits, la reconnaissance, etc.

Je me rappelle toujours avec plaisir mes années de commissariat, mais c'est du temps passé dans les quartiers populeux, et notamment dans le quartier de la Roquette, que j'ai gardé le souvenir le plus agréable.

Le quartier de la Roquette a quatre-vingt-cinq mille habitants, quand les autres n'en ont en moyenne que trente-cinq ou quarante mille, et il passe à juste titre pour le plus dangereux et le plus mal habité.

Il est à mon avis le plus facile à mener, quand on sait s'y prendre. Il suffit de savoir être doux, pitoyable, accessible à tous, et en même temps énergique.

Je m'étais donné pour règle de conduite d'être très dur pour quiconque me résistait et indulgent pour ceux qui manifestaient le moindre repentir de la faute commise; aussi, au bout de deux ans de séjour, j'avais su me concilier l'estime, je dirai presque l'affection de la plupart de nos habitués.