Que de fois un inculpé n'a-t-il pas posé cette question au gardien qui le conduisait au commissariat:

—Le petit secrétaire est-il de service? Pourvu que j'aie affaire au petit secrétaire! Il paraît que c'est un si bon garçon.

Contrairement au règlement qui veut que les inculpés soient toujours flanqués d'un agent, je préférais, quelque danger qu'il pût en résulter, interroger seul à seul chaque individu qu'on m'amenait. Et il suffisait la plupart du temps de cette marque de confiance, d'une parole douce, d'une cigarette offerte, pour obtenir d'eux ce que je voulais savoir.

Et quand je les avais interrogés, comme c'était mon devoir, je leur parlais familièrement, je provoquais leurs confidences; et sans crainte, sachant très bien que je n'abuserais pas de leur confession, ils me racontaient leur vie, dans le plus pur argot, qu'à leur grand étonnement je parlais du reste aussi bien qu'eux.

Et c'était toujours la même éternelle histoire: une enfance pas surveillée, l'apprentissage au pair chez un patron brutal, le manque d'ouvrage en hiver, la rencontre d'anciens camarades d'atelier, qui, eux, ont trouvé le moyen de vivre sans rien faire. Comme il fait faim tous les jours, on les imite, et quand revient la belle saison, on a pris des habitudes dont on ne se défait plus. Ils ne sont pas mauvais, ni vicieux; ils le deviennent pas nécessité.

La condition des filles est encore pire. J'ai interrogé plus de deux mille de ces malheureuses. Il faut entendre de quel ton elles répondent à la question sacramentelle:

—Quels sont vos moyens d'existence?

—Je fais la noce!

Elles font la noce.. Et elles ont aux pieds des souliers troués, et elles vous demandent, avant de sortir de votre cabinet:

—Il n'y aurait pas moyen d'avoir pour deux sous de pain?