—C'est-à-dire, grogna Jean, qu'avec toutes ces exigences, il n'y a plus de commerce possible!
Il fallut néanmoins faire contre mauvaise fortune bon coeur, se conformer aux volontés de la Préfecture. Les Tabary apportèrent la plus extrême prudence dans l'exercice de leur petite industrie; mais s'ils parvinrent à apaiser les justes susceptibilités des autorités par qui ils se savaient surveillés, ils découragèrent leur clientèle par l'excès de précautions qu'ils se sentaient obligés de prendre. C'est ainsi que de jour en jour et tandis que l'entresort de Boyau-Rouge continuait à prospérer, leur établissement perdit sa vogue ancienne.
Les frais dépassaient les recettes; chaque mois se soldait en perte, et pour faire face aux dépenses, Louise se vit forcée d'attaquer le fonds de réserve. Pour comble de malheur, Charles Tabary devint ataxique et complètement gâteux.
Son état nécessitait des soins particuliers qu'il fut bientôt impossible de lui donner.
Louise Tabary, d'accord avec son fils, se décida à placer son mari en pension dans une maison de refuge.
C'était une charge de plus ajoutée aux autres; mais elle ne regrettait pas, disait-elle, ce surcroît de dépense; on se devait à sa famille!
Tel n'était pas l'avis de Jean, qui, lui, exprima cyniquement sa pensée.
—Comme si, déclara-t-il, en revenant de conduire son père à l'hospice, il n'aurait pas mieux fait de crever tout de suite... au moins, comme cela, nous aurions été débarrassés.
—Tais-toi! fils, tais-toi! répliqua la mère, ne regrette rien, va! Le pauvre cher homme n'est pas bien méchant... et il ne peut pas maintenant en avoir pour bien longtemps! Quant à nous, maintenant, il faut voir à nous débrouiller!
L'entresort traversait cette phase critique et les Tabary n'avaient trouvé aucun moyen d'améliorer une situation qui semblait à beaucoup sinon désespérée, du moins fort compromise, lorsque Chausserouge reparut sur le Voyage.