—Et tu as de la chance, conclut-elle, car il passe la moitié de son temps, dans son pays, en Auvergne. Il ne revient qu'à l'époque des échéances.
—J'aurai recours à lui... évidemment, dit Chausserouge, s'il m'est impossible de faire autrement, mais auparavant je veux épuiser tous les autres moyens qui peuvent s'offrir à moi. Or, pendant la route, j'ai eu une idée. Si je réussis dans l'entreprise que je vais tenter, je serai soutenu bien mieux que je ne pourrais l'être par Vermieux et en même temps cela me coûtera moins cher. Voilà: par ma mère, je suis ramoni. Tu sais qu'il existe, sur tout le Voyage, entre ramonis, une sorte de franc-maçonnerie, qui les oblige à se soutenir mutuellement. De là, leur grande force qui les met à l'abri de la misère, bien que tous les membres appartenant à cette race soient éparpillés sur tous les points de la France. Ils forment une association occulte, qui a pour chef Lamberty, le directeur du Miroir magique. C'est lui leur pape... ou leur roi, et ils lui obéissent, bien qu'il affecte des allures tout à fait différentes. A le voir, on le prendrait pour un beau monsieur et rien ne pourrait faire supposer l'influence qu'il exerce et le pouvoir dont il dispose. En dehors de sa fortune personnelle, il a la garde de la caisse de réserve, car il y a une caisse, qui s'alimente, je ne sais comment, et qui est destinée à venir en aide aux frères malheureux. Moi, je ne lui demanderai pas un secours, mais un prêt, avec hypothèque sur mon établissement; il ne court aucun risque et je ne prévois pas qu'il puisse me refuser. Il était très bien avec mon père; il a assisté à mon mariage... Le jour où nous avons réuni pour le célébrer tout le Voyage au Salon des Familles, à Saint-Mandé, il était là. C'est un temps dont on aime à se souvenir... Nous étions heureux... alors! Je le lui rappellerai. Oui, décidément; ça me coûtera moins... j'aime mieux ça...
Louise Tabary hocha la tête d'un air de doute.
—Mon cher ami, je connais les ramonis aussi bien que toi... Sans doute, ils s'entr'aident au besoin... Mais il faut pour cela être de leur race... Tu n'en es qu'à moitié... par ta mère et puis, ta prospérité qui ne s'était pas démentie jusqu'à ce jour, t'a fait des jaloux... On ne sera pas fâché, et Lamberty le premier, de te savoir dans la crotte et on t'y laissera... On trouvera des prétextes pour te refuser... d'autant plus facilement que c'est un service que tu demandes. Tandis qu'avec Vermieux, c'est une affaire que tu règles. Il ne te fait pas de faveur... Il gagne sur toi... tous deux vous y trouvez votre compte et vous ne vous devez rien l'un à l'autre. Crois-moi, ne perds pas de temps, et abouche-toi tout de suite avec Vermieux.
Mais Chausserouge persista; il tenait à son idée.
Le lendemain, il se présentait chez Lamberty, installé pour le moment sur le boulevard Clichy.
Lamberty était un homme gros et court; un long nez crochu partageait en deux son visage et ses joues étaient ornées d'une paire de favoris poivre et sel, très épais et célèbres sur tout le Voyage.
Une lourde chaîne de montre en or, ornée de breloques et de cornes de corail, s'étalait sur son ventre légèrement bedonnant; ses doigts velus, gros et courts étaient surchargés de bagues.
Indépendamment de la royauté qu'on lui attribuait, il jouissait d'une grande influence parmi les forains qui n'étaient pas de sa race.
On le craignait; à voir avec quelle facilité il obtenait les permissions et les autorisations qu'il demandait, on le soupçonnait d'avoir des attaches avec la police..