Amélie fit preuve, en cette occasion, d'un courage et d'une abnégation admirable.
—Qu'importe, dit-elle, ma santé et ma vie! Le salut de l'établissement avant tout!
Et comme Chausserouge déclarait qu'il encourrait plutôt la ruine totale que de laisser, faute de soins, l'état de sa femme empirer, elle reprit:
—Nous n'avons pas les moyens de nous arrêter, après les pertes que nous venons de subir... Me laisser en route pour me faire soigner dans un hôpital, je n'y consentirai jamais... je suis née sur le Voyage. C'est sur le Voyage que je mourrai... Donc, pas d'hésitations! Marchons!... Une fois de retour à Paris, je verrai à réparer les forces perdues, à moins que d'ici-là, je n'aie succombé. Mais au moins en mourant, j'aurai la consolation de me dire que j'aurai lutté jusqu'au bout! C'est ma volonté!
Il fallut obéir au voeu de la moribonde...
Ce fut dans une situation d'esprit bien triste et en proie à un réel découragement que Chausserouge atteignit la frontière française.
Il poussa ce jour-là un soupir de soulagement, comme si le sol de la patrie qu'il foulait de nouveau lui eût communiqué une nouvelle force.
Il était à présent en pays ami; Il n'avait plus à redouter les préventions qui accueillaient à l'étranger toute exhibition d'origine française.
A Grenoble, où il fit son premier séjour, il organisa des représentations, espérant faire des recettes qui lui permettraient aussi de payer les derniers billets souscrits, lesquels avaient dû être retournés impayés a l'usurier.
Car c'était là un souci de plus ajouté à tous ceux qui le torturaient déjà. Quel accueil lui réservait l'ancien forain? Ne fallait-il pas s'attendre à ce que ses demandes de renouvellement fussent repoussées?