—Écoute, Jean, dit-elle à Tabary, je crois que le moment est venu de le laisser tranquille... Il est aussi atteint qu'avant... mais comme on le croit guéri ou à peu près, personne ne pourra nous accuser d'avoir été imprudents... s'il arrive malheur... Laissons-le donc faire!... Nous le surveillerons seulement sans en avoir l'air... Il ne s'agirait pas qu'il commit une gaffe dont puissent pâtir d'autres que lui... S'il écope, tant pis... ou tant mieux... à ton choix!
—Tant mieux! dit Jean cyniquement.
Le soir même, après dîner:
—Mon vieux François, dit-il, après la représentation, c'est-à-dire vers minuit, nous devons, ma mère et moi, aller souper chez Oiselli... Te voilà devenu grand... Je pense que tu seras raisonnable... Si tu avais besoin de quelqu'un, tu appellerais Fatma... Du reste... nous ne resterons pas longtemps... à deux heures nous serons de retour... Je peux compter sur toi?
Le visage du dompteur exprima une joie indicible. Il pétrit fébrilement dans ses doigts une croûte de pain et répondit en haussant les épaules:
—Il y a longtemps que tu pourrais me laisser libre et tranquille... puisque je te dis que je suis guéri... Les médecins sont des imbéciles!...
Chausserouge, resté seul dans la caravane, attendit avec impatience que l'heure fut venue de livrer ce combat suprême qui devait le délivrer à tout jamais de l'obsession terrible.
Pendant tout le cours de la représentation, il resta attentif au fond de sa roulotte, aux bruits divers qui parvenaient jusqu'à lui.
Quand après le fracas des applaudissements saluant l'exercice final, éclatèrent les rugissements des fauves, excités par l'odeur et la vue des viandes saignantes que le boucher promenait sur l'étal roulant, le dompteur eut un sourire.
—Il m'appelle!... murmura-t-il. Tout à l'heure, n'aie pas peur, va, je serai là!