Elle l'avait connu trois ans auparavant, à une fête de Grenelle.

Un soir, qu'égarée au cours d'une vadrouille avec des amies suspectes dans un bouge de la rue Frémicourt, à l'heure de la fermeture, elle se trouvait prise à deux pas de la porte dans une bagarre, elle s'était tout à coup sentie enlevée par un bras vigoureux et entraînée hors de la zone dangereuse.

Une minute de plus elle écopait, et peut-être même, mêlée à une sale histoire de filles et de souteneurs, tombait-elle entre les mains de la police, qui avait profité du potin pour opérer une rafle générale.

Revenue à elle et son émotion un peu calmée, elle avait reconnu Charlot, le beau lutteur. Elle le connaissait pour l'avoir maintes fois vu dans son entresort.

Charlot l'aimait depuis longtemps, et chaque fois que son service lui laissait un peu de répit, il ne manquait jamais de venir contempler dans ses exercices, vêtue d'éclatants oripeaux, l'odalisque adorée.

Mais Fatma, très préoccupée à ce moment par les recherches «distinguées» dont elle était l'objet, avait négligé l'amoureux qui en avait été pour ses oeillades et ses yeux doux.

Charlot ne s'était pas tenu pour battu. Assuré de trouver un jour une occasion de montrer son dévouement à l'altière Fatma, il s'était attaché à ses pas, l'avait surveillée dans l'ombre et le hasard venait de lui fournir l'occasion providentiellement attendue.

Fatma lui voua dès lors une reconnaissance qui ne se démentit jamais. Le soir même, elle le forçait d'accepter des consommations dites «de remerciement» et la «nuit des noces» terminait cette idylle.

Chaque soir, lorsque, les lumières éteintes, le Voyage tout entier dormait, c'était pour aller le retrouver qu'elle désertait la tente de la mère Tabary.

Quant à lui, son affection avait grandi de jour en jour pour sa bonne amie. Il formait, avec elle, le couple le plus uni qu'on pût voir.